L’alliance stratégique entre les États-Unis et le Maroc : un pilier historique face aux crises migratoires en Afrique du Nord

L’alliance entre le Maroc et les États-Unis s’étend sur plus de deux siècles, marquée par des traités fondateurs et une coopération renforcée dans les domaines de la sécurité, du commerce et de la géopolitique. Cette relation, souvent qualifiée d’historique, a pris une dimension nouvelle avec les récents événements migratoires à Ceuta, mettant en lumière les divergences de perception entre Washington, Rabat et Madrid.
En 2026, le Maroc a rebaptisé une autoroute de 1 000 kilomètres traversant le Sahara occidental en l’honneur de Donald Trump, en signe de gratitude pour son soutien à la souveraineté marocaine sur ce territoire disputé. Cette décision survient dans un contexte de crise migratoire majeure, où plus de 70 000 personnes ont franchi la frontière vers l’enclave espagnole de Ceuta, causant la mort d’au moins 140 personnes. La réponse américaine, loin d’interroger le rôle de Rabat, a pointé du doigt la politique migratoire de l’Espagne, révélant les tensions au sein du triangle géopolitique États-Unis–Maroc–Espagne.

Les réactions américaines, qualifiant l’afflux de migrants de « catastrophe » comparable à une « invasion », ont souligné l’absence de remise en question du rôle du Maroc dans cette crise. Cette position a suscité une certaine inquiétude en Espagne, membre de l’OTAN et hôte de bases militaires américaines à Rota et Morón. Pourtant, le Maroc n’est pas membre de l’Alliance atlantique, mais figure parmi les partenaires stratégiques des États-Unis en Afrique du Nord, notamment dans la lutte antiterroriste et le renseignement.
Les origines d’une alliance vieille de deux siècles et demi
Les liens entre les deux nations remontent à 1777, lorsque le sultan Mohammed III autorisa les navires américains à accéder librement aux ports marocains. Un an plus tard, en 1786, le Maroc et les États-Unis signaient le Traité de paix et d’amitié à Marrakech, souvent présenté comme la première reconnaissance internationale de l’indépendance américaine.
Ce traité, toujours en vigueur après renégociation en 1836, offrait aux jeunes États-Unis un accès stratégique à la Méditerranée et une protection contre les corsaires nord-africains. « La position géographique du Maroc et ses connexions avec l’Europe, l’Afrique et le monde islamique ont été un atout majeur pour les États-Unis dans leur quête de reconnaissance et d’expansion commerciale », explique Timothy W. Kneeland, professeur d’histoire à l’université de Nazareth (New York).
Le traité de 1786 reste aujourd’hui le plus ancien accord en vigueur signé par les États-Unis, selon Sarah Yerkes, chercheuse à la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Après l’indépendance du Maroc en 1956, Washington reconnut immédiatement le nouvel État et ouvrit son ambassade à Rabat, marquant le début d’une coopération approfondie.

Sécurité, Sahara occidental et partenariats militaires
La coopération militaire entre les deux pays a débuté dès les années 1950, lorsque les États-Unis obtinrent des bases aériennes au Maroc dans le cadre d’accords avec la France. En 1975, le soutien américain à Rabat s’est intensifié lors de la Marche verte, un mouvement populaire marocain visant à récupérer le Sahara occidental, alors sous administration espagnole. Malgré une position officielle de neutralité, des documents déclassifiés révèlent que Washington adopta une approche proche de celle de Rabat.
« Henry Kissinger avait déclaré à Hassan II en 1974 que, dans sa position, il aurait agi de la même manière. En 1976, les États-Unis reconnaissaient ne pas avoir dressé d’obstacles majeurs à l’action marocaine au Sahara », précise un rapport du Bureau de l’historien du Département d’État.
Après les attentats du 11 septembre 2001, la relation bilatérale s’est renforcée autour de la lutte antiterroriste. En 2004, le Maroc fut désigné comme « allié majeur non membre de l’OTAN », un statut lui permettant d’accéder à des équipements militaires avancés. Les deux pays collaborent aujourd’hui au sein du groupe Afrique de la coalition internationale contre Daech et organisent des exercices militaires communs comme African Lion, le plus important de l’AFRICOM.

Sur le plan économique, l’accord de libre-échange de 2006 a multiplié par huit les échanges commerciaux entre les deux pays, atteignant 7,4 milliards de dollars en 2025. Cependant, cette relation est surtout marquée par des enjeux géopolitiques, notamment autour du Sahara occidental. En décembre 2020, Donald Trump a reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire, un geste salué par Rabat et critiqué par les partisans du droit international.
Le Sahara occidental, pierre angulaire de la diplomatie américaine au Maroc
La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en 2020 a consolidé l’alliance entre les deux pays. « Le Maroc est le membre le plus performant des accords d’Abraham, et sa normalisation avec Israël résiste malgré le conflit à Gaza », souligne Sarah Yerkes. Washington considère la proposition d’autonomie marocaine comme la seule solution viable au conflit, une position maintenue par l’administration actuelle.
Cette reconnaissance s’inscrit dans une stratégie plus large visant à renforcer l’influence américaine en Afrique du Nord, en s’appuyant sur des partenaires stables comme le Maroc. Les États-Unis y voient un moyen de contrer l’influence russe et chinoise dans la région, tout en sécurisant leurs intérêts stratégiques.
Ceuta, un révélateur des tensions au sein du triangle États-Unis-Maroc-Espagne
La crise migratoire à Ceuta a exposé les divergences entre les trois acteurs. Si l’Espagne accuse des réseaux de trafic d’êtres humains et des médias sociaux, des voix espagnoles pointent du doigt un possible relâchement délibéré des contrôles frontaliers par le Maroc. Washington, quant à elle, a critiqué la gestion migratoire de Madrid, accusant le gouvernement Sánchez de politiques « mondialistes d’extrême gauche ».
Cette prise de position a révélé les tensions entre les États-Unis et l’Espagne, deux alliés au sein de l’OTAN, mais aux visions divergentes sur la gestion des frontières et des alliances stratégiques. Le Maroc, quant à lui, a renforcé son image de partenaire fiable aux yeux de Washington, notamment face aux restrictions espagnoles sur l’utilisation des bases de Rota et Morón pour des opérations en Iran.

Pour Sarah Yerkes, « Washington ne considère pas l’incident de Ceuta comme une initiative marocaine, mais plutôt comme une conséquence des politiques espagnoles. La Maison Blanche a été bien plus critique envers Madrid qu’envers Rabat ». Cette analyse confirme la solidité de l’alliance entre les États-Unis et le Maroc, même dans un contexte de crise régionale.
Alors que le Maroc célèbre le 250e anniversaire de son alliance avec les États-Unis, le président Trump a réaffirmé l’engagement mutuel des deux pays. « Nous célébrons un lien forgé sur la confiance et le respect, et nous espérons le voir se poursuivre pour les 250 prochaines années », a-t-il déclaré, réaffirmant également le soutien américain à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
Cette alliance, à la fois historique et stratégique, continue de façonner les équilibres géopolitiques en Afrique du Nord, tout en influençant les réponses aux défis migratoires et sécuritaires de la région.