27 mai 2026
Senegalese Opposition Leader Speaks Following Prison Release

A vendor sells merchandise in support of Ousmane Sonko, Senegal's opposition leader, and Bassirou Diomaye Faye, presidential candidate, outside the venue of a news conference in Dakar, Senegal, on Friday, March 15, 2024. Ousmane Sonko and Bassirou Diomaye Faye were released after lawmakers approved amnesty for crimes linked to political protests between 2021 and 2024. Photographer: Annika Hammerschlag/Bloomberg via Getty Images

Le vendredi 22 mai a marqué un tournant majeur dans le paysage politique sénégalais avec le limogeage d’Ousmane Sonko de ses fonctions de Premier ministre. Cette décision, pressentie depuis plusieurs mois, ouvre la voie à une potentielle crise politique. Ousmane Sonko avait lui-même qualifié la situation de « cohabitation douce », une expression paradoxale compte tenu de la profonde proximité affichée en 2024 entre lui et le président Bassirou Diomaye Faye, tous deux issus du même mouvement politique.

Une alliance initialement inébranlable

L’histoire entre ces deux figures politiques, souvent décrits comme des « frères » et compagnons de lutte, semblait pourtant promise à une fidélité sans faille. Leurs parcours se sont croisés dès l’université, puis à l’ENA, avant qu’ils n’embrassent la carrière d’inspecteur des impôts et domaines. En 2014, leur convergence idéologique et politique les a menés à co-fonder le PASTEF, le parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité. Bassirou Diomaye Faye en est devenu le secrétaire général en 2022, tandis qu’Ousmane Sonko visait la présidence.

Les sourires éclatants du 24 mars 2024 témoignent d’une victoire retentissante, empreinte d’un goût de revanche après une ascension semée d’embûches. Leur parcours vers le pouvoir fut ardu, voire improbable, notamment face à la résistance de l’ancien président Macky Sall. Tous deux avaient connu l’incarcération à Cap Manuel, mais la ferveur populaire et la pression internationale ont contraint Macky Sall à des concessions. Libérés, ils ont mené une campagne éclair sous le slogan emblématique : « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye » (Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye). La candidature d’Ousmane Sonko ayant été invalidée, il avait alors désigné son plus fidèle collaborateur pour la plus haute fonction de l’État.

Malgré cette victoire éclatante, une perception persistait : Ousmane Sonko était le véritable artisan de ce succès électoral, Bassirou Diomaye Faye étant alors moins connu du grand public. Sonko avait su s’imposer sur la scène politique dès 2019, devenant le troisième homme de la présidentielle et conservant une popularité immense auprès de la jeunesse sénégalaise, malgré les affaires judiciaires. Il avait forgé un lien singulier avec une partie des citoyens africains, incarnant un récit de rupture et de résistance. Sans ce plébiscite populaire, l’accession de Diomaye Faye à la présidence aurait été bien plus incertaine.

Une tradition sénégalaise de ruptures politiques ?

L’histoire politique du Sénégal est jalonnée de tandems initialement forts, dont la loyauté semblait indéfectible, mais qui ont rarement résisté aux épreuves du pouvoir. On se souvient du couple formé par Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, piliers de la construction du Sénégal indépendant. Après l’éclatement de la Fédération du Mali, Senghor devint président et Dia président du Conseil. Leurs divergences sur l’organisation du pouvoir et les orientations économiques menèrent à la crise institutionnelle de décembre 1962 et à l’emprisonnement de Dia.

Le duo Abdou Diouf et Moustapha Niasse, pourtant voulu par Senghor, s’est également rapidement essoufflé. Mais c’est sous la présidence d’Abdoulaye Wade que les conflits de loyauté et les incarcérations resurgirent avec une violence notable. Idrissa Seck, longtemps perçu comme le dauphin de Wade et porteur du mot d’ordre de changement (sopi), vit sa relation avec le président se dégrader, conduisant à son éviction politique puis à son incarcération en 2005. Sa libération fut célébrée par des milliers de personnes, un signal clair d’une trahison perçue.

La séparation entre Faye et Sonko s’inscrit, à première vue, dans cette lignée historique. Cependant, leur configuration initiale est unique : le détenteur de la légitimité électorale n’était pas celui qui concentrait le capital politique le plus important.

Les points de discorde

Les raisons profondes des dissensions entre les deux hommes sont complexes, et l’influence des entourages, souvent sous-estimée, y a sans doute joué un rôle. Au-delà de leur amitié proclamée, les rancœurs se sont accumulées au fil des deux dernières années.

La méthode de gouvernance fut une première source de tension. Des observateurs ont noté des divergences sur le rythme des réformes promises durant la campagne, le traitement des figures de l’ancien régime ou encore la réforme de la justice. Ousmane Sonko a d’ailleurs publiquement exprimé son impatience sur plusieurs dossiers. Les débats sur la dette, les relations avec le FMI – dont Sonko souhaitait s’éloigner – ainsi que la gestion des fonds politiques et la stratégie économique globale ont cristallisé des visions distinctes de l’exercice du pouvoir. Derrière ces désaccords se profilait une question fondamentale : fallait-il opter pour une rupture immédiate ou composer avec les contraintes institutionnelles et internationales ?

La rivalité s’est manifestée au grand jour lors du « Tera Meeting » organisé par Ousmane Sonko le 8 novembre 2025 au stade Léopold Sédar Senghor. Ce rassemblement, dont le nom « tera » (emprunté aux unités de mesure) soulignait le caractère exceptionnel, a vu des bus affluer de tout le pays vers la capitale, sous le regard attentif des médias. Cette démonstration de force a rappelé que le capital politique du mouvement restait largement concentré autour d’Ousmane Sonko, mettant en lumière sa capacité de mobilisation citoyenne.

Officiellement présenté comme un bilan des dix-huit premiers mois de mandat et une relance du projet PASTEF, cet événement était avant tout une affirmation de pouvoir politique. Le message a été clairement perçu par la présidence. En réponse, Bassirou Diomaye Faye a renforcé la coalition « Diomaye Président » en confiant un rôle central à Aminata Touré. Ce choix a été interprété, à juste titre, comme un signe d’autonomisation du président. Ancienne Première ministre de Macky Sall et figure controversée pour une partie du PASTEF en raison de son passé et de son adhésion tardive au projet de rupture, Mimi Touré a incarné la volonté de Faye de ne pas être subordonné à son Premier ministre.

Pendant plusieurs mois, le président a semblé entravé, cohabitant avec un Premier ministre qui aspirait lui-même à la présidence, une équation politique jugée intenable. La supériorité revendiquée par Sonko et ses partisans, qui n’hésitaient pas à rappeler ce que le président leur devait, a sans doute exacerbé les tensions.

Quelles perspectives pour le Sénégal ?

Ousmane Sonko a donc été démis de ses fonctions de Premier ministre, exprimant même un certain soulagement sur Facebook le 22 mai. Un répit de courte durée, puisqu’il a rapidement succédé à El Malick Ndiaye à la tête de l’Assemblée nationale le 26 mai, le président de l’Assemblée ayant démissionné. Il retrouve ainsi un rôle d’opposition dans lequel il a déjà prouvé son excellence et bâti sa popularité.

Cette nouvelle configuration ouvre un scénario politique inédit au Sénégal : un président potentiellement isolé, privé de son principal soutien politique, face à un Parlement contrôlé par son ancien allié. Cette situation fait craindre des tensions sans précédent entre l’exécutif et le législatif. La capacité de Diomaye Faye à asseoir sa légitimité sans Ousmane Sonko reste incertaine, et la question d’une éventuelle tentative de destitution par Sonko n’est pas exclue.

Ce duel fratricide risque cependant d’occulter les défis majeurs auxquels le pays est confronté : la santé, l’économie et, surtout, les attentes d’une jeunesse en quête d’emploi. Deux ans après l’alternance, de nombreuses réformes annoncées sont inachevées ou retardées, alimentant une impatience croissante au sein de la population. Au-delà de la confrontation entre les deux hommes, ce sont les citoyens africains du Sénégal, confrontés aux enjeux de l’emploi, du pouvoir d’achat et de la crise des services publics, qui pourraient subir les conséquences les plus lourdes de cette instabilité politique. La question se pose : le pays avait-il réellement besoin de cette nouvelle crise ?