13 juin 2026
0bb6234b-a99a-49cd-9c34-3436740e8d8f

L’annonce de l’arrivée du groupe guinéen SONOCO, prévoyant une production annuelle de 15 millions de poulets au Gabon, a ravivé le débat crucial sur l’autonomie économique et la valorisation des entrepreneurs nationaux. Tandis que les autorités saluent ce projet comme une avancée majeure pour la sécurité alimentaire, plusieurs voix, dont celle de l’ancien député Jean-Valentin Leyama, s’interrogent sur le relatif désintérêt porté à la SOGADA, une entreprise gabonaise investissant depuis plus d’une décennie dans la filière avicole. Cette interrogation dépasse le simple cadre agricole pour toucher à la philosophie même du développement économique du pays.

Le Gabon affiche une volonté légitime de renforcer sa production locale pour mieux subvenir à ses besoins. Dans un pays dépendant encore fortement des importations alimentaires, toute initiative visant à dynamiser l’agro-industrie est perçue comme un pas positif. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’annonce présidentielle concernant l’implantation du groupe guinéen SONOCO, dont l’objectif est de fournir plus de 15 millions de poulets de chair par an.

Cependant, au-delà de l’optimisme officiel, une question fondamentale a rapidement émergé dans le débat public. Il ne s’agit pas de contester l’investissement étranger, indispensable pour l’accélération du développement gabonais, mais plutôt de questionner la cohérence d’un discours politique qui érige la souveraineté économique et l’impulsion de l’entrepreneuriat national en piliers de son action. Comment, en effet, envisager une véritable reconquête économique sans d’abord s’appuyer sur ceux qui ont déjà pris le risque d’investir et de bâtir au cœur du Gabon ?

La SOGADA, un acteur national incontournable mais sous-estimé ?

C’est précisément le sens de l’interpellation de Jean-Valentin Leyama. L’ancien député de la Transition met en lumière l’existence de la Société Gabonaise de Développement Agricole (SOGADA), solidement établie à Meyang, à une cinquantaine de kilomètres de Libreville. Cette structure n’est pas une simple promesse ou un projet en devenir, mais une réalité économique concrète, développée depuis plus de dix ans grâce à des capitaux privés gabonais.

Fondée en 2013, la SOGADA s’étend sur une superficie de plus de 160 hectares et représente un investissement de près de 16 milliards de francs CFA. L’entreprise ne se limite pas à l’élevage de poulets. Elle a su développer un complexe agro-industriel complet, intégrant l’aviculture, la production d’œufs, l’élevage porcin, la transformation de produits agricoles locaux, ainsi qu’une unité industrielle pour la fabrication d’alvéoles d’emballage d’œufs. Il s’agit là d’une approche intégrée de la chaîne de valeur agricole, précisément celle que les autorités appellent de leurs vœux aujourd’hui.

Privilégier les réalisations concrètes aux simples annonces

La distinction fondamentale entre la SOGADA et les initiatives récemment annoncées réside dans un fait simple : la première est déjà en pleine production. Depuis plusieurs années, cette entreprise contribue activement à l’effort de substitution aux importations. Elle génère des emplois pour les Gabonais, investit sur le territoire national, s’acquitte de ses impôts et participe concrètement à la sécurité alimentaire du pays.

Dès lors, la question prend une dimension politique. Pourquoi les entrepreneurs nationaux, qui ont cru au potentiel agricole du Gabon bien avant que le secteur ne soit mis en avant comme stratégique, semblent-ils aujourd’hui relégués au second plan ? Pourquoi l’État ne met-il pas davantage en lumière ces pionniers qui ont engagé leurs propres capitaux dans un domaine longtemps perçu comme risqué ? Une politique de souveraineté économique véritablement cohérente devrait naturellement commencer par renforcer et soutenir ceux qui ont déjà prouvé leur engagement et leur efficacité.

La souveraineté économique : bien plus qu’un simple slogan

Ce débat dépasse largement la seule production de volaille. Il touche à la vision profonde que le Gabon souhaite adopter pour son développement. Dans toutes les nations ayant réussi leur transformation économique, l’État a joué un rôle d’accompagnateur et de catalyseur pour ses entrepreneurs nationaux. Il ne s’est pas contenté d’attirer des investisseurs étrangers ; il a également créé un environnement propice à l’émergence de ses propres entreprises en tant que champions nationaux.

La Corée du Sud a soutenu activement ses grands groupes industriels. Le Maroc accompagne résolument ses entreprises dans l’agriculture, la finance et l’industrie. Le Rwanda favorise l’émergence d’acteurs locaux capables de porter son ambition économique. Pourquoi le Gabon peine-t-il encore à construire cette même logique de soutien ? Pourquoi les investisseurs étrangers semblent-ils parfois bénéficier d’une visibilité institutionnelle supérieure à celle des opérateurs nationaux qui investissent depuis des années sur le terrain ?

Le défi d’un État stratège et visionnaire

Personne ne conteste l’intérêt potentiel du projet SONOCO. Si les objectifs annoncés sont atteints, le Gabon pourrait significativement réduire ses importations de volaille et créer plusieurs milliers d’emplois. Mais l’enjeu réel n’est pas là. L’enjeu consiste à déterminer si l’État entend bâtir une souveraineté économique authentique ou simplement accueillir des investisseurs capables de produire localement.

Car la souveraineté économique ne se résume pas à l’origine géographique de la production. Elle repose aussi sur la capacité d’un pays à faire émerger, financer, protéger et accompagner la croissance de ses propres entrepreneurs. Une Nation qui ne soutient pas activement ceux qui investissent sur son sol avec leurs propres ressources finit inévitablement par importer son développement, au même titre que ses produits.

Une question fondamentale pour les décideurs gabonais

Au fond, l’annonce du projet SONOCO soulève une question que le débat public ne pourra ignorer. Si la souveraineté économique représente véritablement une priorité nationale, pourquoi les acteurs gabonais qui ont investi les premiers dans des secteurs stratégiques ne sont-ils pas placés au cœur de cette ambition ?

La SOGADA n’est pas seulement une entreprise agricole. Elle est la preuve vivante qu’il existe au Gabon des entrepreneurs capables d’investir massivement, de prendre des risques calculés et de structurer des filières entières. La véritable question n’est donc pas de savoir pourquoi SONOCO vient au Gabon. La question est de comprendre pourquoi ceux qui ont déjà fait leurs preuves attendent encore que la République les reconnaisse comme les champions nationaux qu’ils sont devenus. Car une souveraineté économique crédible ne se construit pas en s’opposant à l’investissement étranger, mais d’abord en faisant confiance à ses propres bâtisseurs.