Tabaski : pourquoi l’achat du mouton plonge les sénégalais dans la dette
Chaque année, des milliers de Sénégalais s’endettent pour honorer une tradition devenue un fardeau financier. Entre spéculation, pression sociale et absence de solutions publiques, la Tabaski se transforme en une épreuve économique pour les familles.
À deux semaines de la Tabaski, l’inquiétude est palpable dans les foyers dakarois. Dans les quartiers populaires comme Sacré-Cœur ou les Almadies, les pères de famille scrutent les annonces des éleveurs. Le prix du mouton a flambé : 150 000 FCFA pour un animal ordinaire, 250 000 pour un spécimen « de prestige ». Certains moutons « Instagramables » dépassent les 300 000 FCFA. Une somme colossale pour un revenu moyen de 60 000 FCFA par mois.
L’achat du mouton n’est plus une question de foi, mais de statut social. « Comment vais-je trouver cet argent ? » se demande Mamadou, un père de famille de 45 ans. Pour lui, comme pour des milliers d’autres, c’est une obligation : sacrifier un animal pour prouver sa réussite, sous le regard de la communauté et des réseaux sociaux.
Les banques commerciales refusent de financer cet achat. Alors, les familles se tournent vers des solutions alternatives, plus coûteuses. Les tontines locales, par exemple, appliquent des taux d’intérêt pouvant atteindre 50 % pendant la période de la Tabaski. Un prêt de 150 000 FCFA devient une dette de 225 000 FCFA après un an de remboursement.
Une inflation alimentée par la spéculation et l’inélasticité de la demande
Depuis 2010, le prix du mouton a augmenté de 87 % à 275 %, selon les catégories. En 2010, un mouton coûtait entre 60 000 et 80 000 FCFA. Aujourd’hui, il faut débourser entre 150 000 et 250 000 FCFA. Cette hausse n’est pas liée à l’inflation générale, mais à la spéculation des éleveurs et intermédiaires. La demande est inélastique : les familles doivent acheter, quel que soit le prix.
Pour un ménage gagnant le SMIG (60 239 FCFA par mois), l’achat d’un mouton à 150 000 FCFA représente 2,5 mois de salaire. Sans compter les dépenses annexes : vêtements, nourriture, cadeaux. Pour les 60 % de Sénégalais vivant sous le seuil de pauvreté, c’est un luxe inaccessible sans endettement.
Entre 35 % et 45 % des crédits accordés par les institutions de microfinance sénégalaises en période de Tabaski concernent l’achat d’un mouton. Un chiffre révélateur : presque une demande de crédit sur deux est dédiée à un animal qui sera consommé en quelques jours.
L’impact des réseaux sociaux sur la pression sociale
Les réseaux sociaux ont exacerbé le phénomène. Avant, seul le voisin voyait votre mouton. Aujourd’hui, des centaines de personnes sur WhatsApp ou Instagram peuvent l’admirer, le commenter, le comparer. Une étude de l’Université Cheikh Anta Diop révèle que 67 % des jeunes Dakarois subissent une pression sociale liée à l’achat du mouton pour la Tabaski.
Les influenceurs et familles aisées affichent leurs moutons prestigieux, créant un sentiment d’infériorité chez les plus modestes. Dans la culture sénégalaise, c’est à l’homme que revient l’achat du mouton. Ne pas en avoir, c’est risquer d’être jugé comme incapable de subvenir aux besoins de sa famille.
Le coût caché de la Tabaski : l’appauvrissement des ménages
Les ménages endettés pour la Tabaski réduisent leur consommation alimentaire et sanitaire de 18 % à 25 % pendant les trois mois suivants. Des enfants sont retirés de l’école, des médicaments essentiels ne sont pas achetés. Pire encore : certains paysans détournent leurs crédits agricoles, destinés à l’achat de semences, pour financer leur mouton. Entre 8 % et 12 % des crédits agricoles sont ainsi utilisés pour des dépenses de consommation pendant la Tabaski.
Le surendettement atteint son pic trois mois après la fête. Les familles peinent à rembourser leurs crédits tout en assurant leurs besoins essentiels. Le Centre de Recherche en Santé Mentale de Dakar a observé une augmentation de 100 % des appels aux lignes d’aide psychologique chez les hommes de 30 à 55 ans trois semaines avant la Tabaski. L’angoisse de ne pas pouvoir offrir un mouton pèse lourdement sur leur santé mentale.
Le Maroc a résolu le problème il y a un quart de siècle
Dès 1999, le Maroc a mis en place un programme national pour offrir un mouton à chaque famille pauvre pendant la Tabaski. Le Fonds Zakat Al-Fitr, financé par l’État, distribue aujourd’hui plus de 2,8 millions de moutons chaque année. Le coût ? Environ 450 millions de dirhams marocains, soit moins de 0,1 % du budget national. Une solution simple, mais efficace : la Tabaski est traitée comme un bien public, pas comme un privilège.
Le Maroc a reconnu que l’accès à la Tabaski ne devrait pas dépendre de la richesse personnelle. En offrant un mouton à tous, le pays a brisé le cycle de l’endettement et de la pression sociale. Une décision politique qui pourrait inspirer le Sénégal.
Le Sénégal : un pays livré à lui-même
Contrairement au Maroc, le Sénégal n’a pas de programme national pour soutenir les familles modestes pendant la Tabaski. Quelques initiatives locales et organisations religieuses tentent d’apporter une aide, mais elles restent marginales. Le reste de la population doit se débrouiller seule, face à des taux d’intérêt exorbitants et à une inflation des prix.
Les sociétés de recouvrement confirment cette réalité : le taux de surendettement des ménages atteint son maximum trois mois après la Tabaski. Les familles réduisent leurs dépenses essentielles, retardent les soins médicaux, retirent leurs enfants de l’école. Et le cycle recommence, année après année.
Comment en est-on arrivé là ?
Deux facteurs expliquent cette situation. D’abord, la transformation de la Tabaski en un symbole de statut social. Autrefois une fête religieuse, elle est devenue une démonstration de richesse, amplifiée par les réseaux sociaux. Ensuite, l’absence de politiques publiques pour encadrer cette tradition. Le gouvernement sénégalais n’a jamais traité la Tabaski comme un enjeu social majeur.
Les politiciens n’en parlent pas, les médias en parlent peu. Pendant ce temps, des millions de familles s’enfoncent dans la dette chaque année. Mamadou, comme des milliers d’autres, attend avec angoisse l’arrivée de la Tabaski 2025. Le prix des moutons monte, les taux d’intérêt aussi. Et le cycle infernal se poursuit.