22 mai 2026
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Tabaski à Bamako malgré le blocus des groupes armés au Mali

Pour Alpha Amadou Kané, la Tabaski 2026 restera gravée dans sa mémoire. Ce Malien, originaire de Mopti, a fait le choix déchirant de renoncer à rejoindre sa famille pour cette fête sacrée. La raison ? Un blocus jihadiste paralysant les routes du pays, transformant chaque trajet en un parcours du combattant.

Depuis fin avril, les axes routiers menant à Bamako subissent des attaques répétées de groupes armés affiliés à Al-Qaïda. Camions de marchandises et cars de voyageurs s’embrasent sous les coups des assaillants. Les compagnies de transport, terrorisées, ont suspendu leurs dessertes, et les voyageurs, eux aussi effrayés, préfèrent rester chez eux plutôt que de risquer leur vie.

Pourtant, la Tabaski n’est pas qu’une célébration religieuse au Mali. C’est un moment sacré où les familles, souvent dispersées pour des raisons professionnelles, se retrouvent enfin. Cette année, les gares routières de Bamako sont désertes, loin de l’effervescence habituelle des veilles de fête.

Transports à l’arrêt : une économie asphyxiée

Le secteur des transports, déjà en difficulté, subit des pertes colossales. Les carburants manquent cruellement, et les véhicules brûlés lors des attaques réduisent encore davantage les capacités de circulation. « Nous avons perdu des bus et le gazole se fait rare. C’est une catastrophe économique », confie, sous couvert d’anonymat, un responsable de compagnie de transport locale.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en temps normal, plus de 50 000 personnes transitent chaque semaine entre Bamako et l’intérieur du pays pour la Tabaski. Cette année, les déplacements sont annulés. Les familles, comme celle de Wara Bagayoko, qui fêtait traditionnellement la fête dans la région de Ségou, renoncent à leurs habitudes par peur des embuscades.

Seuls quelques minibus, protégés par des escortes militaires ou empruntant des routes détournées, parviennent encore à rejoindre Bamako. Mais leur nombre reste dérisoire face à l’ampleur des besoins.

Pénurie de moutons : la fête sacrée en péril

Le blocus routier étouffe aussi la filière du bétail, essentielle pour le sacrifice rituel de la Tabaski. Les éleveurs peinent à acheminer leurs bêtes vers Bamako, principal marché du pays. Le coût du transport a explosé : il faut désormais débourser entre 15 000 et 18 000 francs CFA (22 à 27 euros) pour acheminer un mouton, contre 2 500 à 2 750 francs CFA (4 euros) habituellement.

« Beaucoup de camions transportant des moutons ont été brûlés par les jihadistes. Avant, j’en avais plus de 1 000 en stock ; aujourd’hui, il n’en reste plus un seul », explique Hama Ba, vendeur à Bamako. Les prix s’envolent : un mouton coûtait 75 000 francs CFA (114 euros) l’an dernier, il en coûte aujourd’hui jusqu’à 300 000 francs CFA (457 euros). Pour de nombreux Maliens, ce sacrifice devient inaccessible.

Iyi, qui cherche désespérément un bélier pour la fête, résume la situation : « Avant, nous avions l’embarras du choix. Aujourd’hui, le mouton a presque disparu des marchés. Et même si nous en trouvons un, son prix est exorbitant. »

Coupures électriques et d’eau : une capitale en crise

À ces difficultés s’ajoutent des pénuries d’électricité et d’eau potable à Bamako. La société Énergie du Mali, dépendante des centrales thermiques fonctionnant au fioul et au diesel, peine à s’approvisionner en carburant à cause du blocus. Résultat : des délestages massifs et prolongés privent les ménages et les artisans d’électricité pendant des heures.

Les couturiers, qui préparent les tenues traditionnelles (« Selifini ») pour la fête, sont particulièrement touchés. « Sans électricité, nous ne pouvons pas honorer nos commandes. Et les panneaux solaires ne suffisent pas à compenser », confie Alou Diallo, couturier à Bamako.

Les familles s’inquiètent aussi pour la conservation des aliments. « Comment garder la viande fraîche sans réfrigération ? Acheter un mouton à ce prix pour le voir pourrir en 24 heures est une véritable angoisse », s’alarme une mère de famille du quartier de Sirakoro.

Face à cette crise, les autorités maliennes ont annoncé l’arrivée de centaines de camions-citernes de carburant à Bamako. Une lueur d’espoir, mais insuffisante pour résoudre tous les problèmes.

Un sacrifice de la tradition au nom de la sécurité

Malgré tout, les Bamakois restent déterminés à célébrer cette fête, même dans la précarité. « Nous resterons à Bamako » : cette phrase résonne comme un serment de résistance. Les familles improvisent, adaptent leurs traditions et se serrent les coudes pour préserver l’essence de cette célébration.

Pourtant, l’ombre du blocus et des violences plane sur chaque instant. La Tabaski 2026 sera-t-elle encore synonyme de joie et de partage, ou le symbole d’une année où les Maliens auront dû sacrifier bien plus que des moutons ?