stratégie du JNIM : une nouvelle donne pour le Mali
Dans le paysage sécuritaire malien, les récentes offensives du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et du Front de libération de l’Azawad (FLA) ne sont plus de simples attaques ponctuelles. Elles marquent une évolution stratégique majeure qui redessine les contours du conflit au Mali. Les cibles ne se limitent plus aux positions militaires ou aux convois : ce sont désormais les axes routiers, les infrastructures économiques et la mobilité des populations qui deviennent les enjeux centraux.
Cette transformation du JNIM repose sur une logique implacable : affaiblir l’État malien en privant les autorités de leur capacité à maintenir une présence administrative et une continuité territoriale hors des grandes villes comme Bamako. Les attaques répétées contre les routes et les convois militaires ne visent pas seulement à semer la terreur. Elles visent à fragmenter l’espace national, à épuiser les ressources de l’armée et à remplacer progressivement l’État par des systèmes parallèles.
une guerre contre l’État, pas seulement contre l’armée
Le JNIM ne cherche plus à conquérir des territoires de manière permanente. Il cherche à les rendre incontrôlables pour les forces maliennes et leurs alliés. Chaque attaque contre un axe routier, chaque embuscade contre un convoi, chaque sabotage d’une infrastructure publique réduit un peu plus la souveraineté malienne. Résultat : dans certaines zones rurales, l’État n’est plus présent que sous forme militaire, et encore, de manière intermittente.
Cette stratégie d’usure repose sur trois piliers :
- La dispersion des forces adverses : en multipliant les attaques, le JNIM force l’armée malienne à disperser ses troupes, ce qui réduit sa capacité à tenir des positions stratégiques.
- L’augmentation des coûts sécuritaires : chaque opération de sécurisation des routes ou des convois mobilise des ressources humaines et financières, ce qui épuise davantage un État déjà fragilisé.
- La création d’un vide administratif : plus l’État disparaît des zones rurales, plus les populations se tournent vers des solutions locales pour survivre, ce qui renforce indirectement l’influence des groupes armés.
Dans certaines régions, le problème n’est plus la présence des groupes djihadistes. Le problème est l’absence totale de services publics : écoles fermées, centres de santé inaccessibles, administrations fantômes. Le JNIM n’a pas besoin de contrôler ces territoires pour en tirer profit. Il suffit qu’ils deviennent ingouvernables pour que l’État malien perde toute légitimité.
le paradoxe de la réponse militaire au Mali
Le pouvoir malien a placé la restauration de la sécurité au cœur de sa légitimité depuis les coups d’État successifs. Le départ des forces françaises et l’arrivée des mercenaires russes ont été présentés comme un retour à la souveraineté. Pourtant, la souveraineté ne se mesure pas uniquement à la capacité de mener des opérations militaires. Elle se mesure aussi à la capacité de maintenir une continuité territoriale, économique et administrative.
Or, le paradoxe malien est là : l’intensification des opérations militaires coïncide avec une fragmentation croissante des espaces ruraux. Les frappes, les déploiements et les offensives ne suffisent pas à reconstruire une présence administrative durable. Les écoles, les hôpitaux et les tribunaux restent absents dans de vastes régions. Résultat : les populations locales dépendent de plus en plus de systèmes parallèles pour répondre à leurs besoins élémentaires, ce qui affaiblit encore davantage l’État.
Cette logique sécuritaire dominante repose sur une vision binaire du conflit : soit on contrôle un territoire, soit on le perd. Mais au Mali, la réalité est plus complexe. Le JNIM n’a pas besoin de contrôler des villes entières pour paralyser le pays. Il suffit qu’il empêche l’État de fonctionner normalement pour que sa stratégie porte ses fruits.
le Sahel : un terrain propice aux recompositions armées
Le cas malien ne peut être dissocié de la dynamique régionale du Sahel. Les frontières poreuses entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger facilitent la mobilité des groupes armés. Pourtant, malgré la création d’alliances politico-militaires comme le G5 Sahel, les États peinent à se coordonner face à une menace commune. L’offensive récente du JNIM et du FLA a révélé la faiblesse de cette coopération et l’isolement de la junte malienne, dont le seul soutien extérieur provient des mercenaires d’Africa Corps.
Cette asymétrie favorise les groupes capables de s’adapter rapidement. Le JNIM en est l’exemple parfait :
- Il bénéficie d’une grande flexibilité territoriale, passant d’un pays à l’autre sans difficulté.
- Il s’appuie sur des réseaux économiques informels pour financer ses activités.
- Il exploite les fractures sociales et communautaires pour recruter ou se fondre dans le paysage local.
Pourtant, contrôler un territoire n’est pas son objectif principal. Son but est de rendre l’État ingouvernable en entretenant un climat d’insécurité permanent. Cette stratégie d’endurance politique est bien plus efficace qu’une conquête territoriale classique, car elle use l’adversaire sur le long terme sans nécessiter de batailles frontales.
au-delà du militaire : les racines politiques de la crise
Réduire la crise malienne à une simple confrontation antiterroriste serait une erreur. Le conflit a des dimensions sociales, économiques et territoriales profondes. Dans de nombreuses zones rurales, les populations subissent un abandon étatique depuis des années. Les conflits fonciers, les rivalités communautaires et la pauvreté structurelle créent des espaces de vulnérabilité que le JNIM exploite habilement.
Les groupes djihadistes ne sont pas toujours à l’origine de ces fractures. Mais ils savent les instrumentaliser pour renforcer leur influence. Le problème central devient alors politique : comment reconstruire une légitimité étatique dans des territoires où l’État n’apparaît que sous la forme de patrouilles militaires ?
L’avenir du Mali ne se jouera pas dans une bataille décisive, mais dans la capacité – ou l’incapacité – de l’État à reconstruire une présence publique stable au-delà des opérations sécuritaires. Une guerre d’usure ne détruit pas seulement des positions militaires. Elle use les routes, l’économie, les administrations et, finalement, l’idée même d’un territoire gouverné.
Le défi pour le Mali n’est pas seulement de vaincre militairement le JNIM. C’est de retrouver une souveraineté réelle, en reconstruisant des institutions qui fonctionnent, des services publics accessibles et une économie dynamique. Sans cela, même une victoire militaire ne suffira pas à stabiliser le pays sur le long terme.