24 mai 2026
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Dans les rues de Dakar comme dans les couloirs du pouvoir, une tension grandissante s’est installée depuis des semaines. Le slogan qui avait électrisé la campagne, « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye » (Diomaye c’est Sonko et Sonko c’est Diomaye), résonnait désormais comme un lointain écho. La formule s’est muée en constat amer : « Diomaye n’est plus Sonko ». Le duo qui avait conduit l’opposition sénégalaise à la victoire semblait condamné à s’effriter sous le poids de leurs divergences croissantes.

Entre Bassirou Diomaye Faye, président fraîchement élu, et son Premier ministre Ousmane Sonko, les désaccords se sont accumulés au point de rendre leur collaboration insoutenable. Méthodes divergentes, luttes d’influence et rivalités d’entourages ont transformé une cohabitation déjà fragile en un véritable bras de fer. La question n’était plus de savoir si l’un des deux devait céder, mais quand.

Le calcul risqué d’Ousmane Sonko

Ousmane Sonko, leader charismatique du Pastef, a méthodiquement poussé la relation avec le président jusqu’à ses limites. Il savait pertinemment qu’il ne pourrait coexister indéfiniment avec un chef de l’État déterminé à affirmer pleinement son autorité. Pourtant, il a choisi de rester au gouvernement tout en multipliant les signes d’autonomie politique, transformant chaque déclaration ambiguë ou divergence publique en une pression supplémentaire sur Diomaye Faye.

Le piège était ingénieux : contraindre le président à choisir entre son autorité institutionnelle et l’unité du mouvement. En poussant à bout cette dynamique, Sonko a placé Diomaye Faye face à une alternative impossible. Accepter le bicéphalisme revenait à afficher un président affaibli ; limoger Sonko signifiait, aux yeux d’une partie des militants, trahir l’esprit originel du Pastef. Dans les deux cas, Sonko avait tout à gagner : un départ lui permettrait de redevenir la figure centrale, le martyr politique et le leader incontesté de la base militante.

Les nouveaux alliés de Diomaye Faye : des alliés vraiment sincères ?

Depuis son arrivée au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye est entouré d’une nouvelle cour composée d’opérateurs politiques, d’anciens soutiens du régime précédent et de notables opportunistes. Tous lui répètent le même discours : « C’est vous le président. Il est temps d’affirmer votre leadership ». Une rhétorique qui flatte l’ego présidentiel, mais qui mérite une analyse plus approfondie.

Où étaient ces alliés lorsque Sonko et Diomaye Faye subissaient les assauts de la machine judiciaire ? Où étaient-ils lors des manifestations réprimées dans le sang ou des campagnes de diffamation contre le Pastef ? Beaucoup profitaient alors des avantages d’un système qu’ils dénoncent aujourd’hui avec une ferveur soudaine. Ces « professionnels du retournement » savent exploiter les divisions et amplifier les rivalités pour mieux servir leurs propres intérêts. Leur survie politique dépend souvent de l’affaiblissement des mouvements porteurs d’espoir.

Le danger pour Diomaye Faye est de croire que ces conseillers œuvrent pour la consolidation de son pouvoir. En réalité, certains pourraient chercher à fragiliser le Pastef pour mieux neutraliser le projet politique qu’il incarne.

Une fracture qui pourrait tout changer

Le Pastef reste aujourd’hui le mouvement dominant au Sénégal, porté par une base militante jeune, mobilisée et profondément attachée à ses idéaux de rupture avec l’ancien système. Au cœur de cette dynamique se trouve Ousmane Sonko, dont la légitimité populaire dépasse largement celle des institutions. Même absent des bulletins de vote lors de la présidentielle, c’est lui qui a cristallisé l’espérance du changement. L’élection de Diomaye Faye a été perçue par beaucoup comme une victoire par procuration de Sonko.

Le président dispose certes de la légitimité institutionnelle, mais Sonko conserve une légitimité militante redoutable. Si le Pastef venait à se diviser entre une aile fidèle à Diomaye Faye et une autre alignée sur Sonko, rien ne garantit que le chef de l’État en sortirait vainqueur. De nombreux cadres et élus pourraient se ranger derrière celui qu’ils considèrent encore comme le véritable leader du mouvement. Bassirou Diomaye Faye manque encore d’un appareil politique autonome capable de contrebalancer cette influence, ce qui constitue sa principale faiblesse.

La malédiction des héritiers politiques

L’histoire regorge de mouvements politiques nés d’une promesse de rupture, mais minés par des guerres d’ego et des rivalités personnelles. Le Pastef, né d’un idéal de gouvernance vertueuse, de souveraineté et de justice sociale, risque aujourd’hui de voir ses fondations ébranlées. La lutte pour le pouvoir entre ses figures centrales pourrait bien détourner le mouvement de sa mission initiale.

Ironie de l’histoire : les adversaires du Pastef pourraient tirer profit d’une crise qu’ils n’ont même pas eu besoin de provoquer. Les fractures internes, si elles s’aggravent, risquent d’affaiblir durablement le mouvement et de fragiliser le projet politique qu’il porte.