30 juin 2026
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Le 24 juin 2026, la circulation a repris sur l’axe stratégique Bamako-Mourdiah-Nara, dans le centre-ouest du Mali, après plusieurs semaines de blocus mené par le JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin). Ce retour à la normale n’a pas été le fruit d’une offensive militaire de l’État, mais de négociations menées par des notables locaux et des acteurs communautaires auprès du groupe jihadiste. Cet épisode oblige à revoir notre lecture du conflit sahélien : il ne s’agit plus seulement d’une série d’offensives et de conquêtes territoriales, mais aussi de la capacité à ouvrir ou fermer une route, à influencer les échanges, à conditionner la vie quotidienne. Le centre de gravité de la compétition se déplace : on ne se demande plus qui contrôle un territoire, mais qui exerce concrètement les fonctions qui font fonctionner une société. C’est à partir de cette hypothèse que nous proposons de relire la stratégie récente du JNIM et les transformations de l’autorité dans les marges sahéliennes.

I. De la conquête des territoires à la conquête des fonctions

Ce qui change aujourd’hui au Sahel n’est pas seulement la géographie de la guerre, mais son objet. La compétition porte désormais moins sur la conquête durable des territoires que sur le contrôle des fonctions permettant à une société de fonctionner. Il faut déplacer notre regard : des espaces vers les flux, des territoires vers les fonctions, de la conquête militaire vers la production de l’ordre. Depuis 2024, le JNIM a intégré à son répertoire des blocus routiers, des restrictions de circulation, des interdictions d’approvisionnement et des contrôles sur les axes commerciaux reliant Bamako à Kayes, Nioro-du-Sahel, Ségou ou Mourdiah. Ces opérations affectent les circuits d’approvisionnement, les marchés, la mobilité et la vie collective bien au-delà de la dimension militaire. Cette évolution traduit un changement stratégique : le JNIM pousse la logique du contrôle des fonctions aussi loin que celui des espaces. Un État n’existe pas seulement par sa souveraineté territoriale, mais par les fonctions essentielles qu’il remplit : sécuriser les déplacements, garantir les échanges, rendre la justice, arbitrer les conflits, organiser la fiscalité. Lorsque ces fonctions deviennent l’objet principal de la compétition, la nature du conflit change. Le JNIM ne cherche pas à administrer directement les territoires, mais à investir les fonctions qui rendent l’État socialement indispensable, laissant à ce dernier les coûts de l’administration. Nous appelons ce processus une captation fonctionnelle de l’État : une stratégie par laquelle un acteur armé s’approprie les fonctions qui fondent l’utilité de l’État aux yeux des populations. Les routes deviennent ainsi des institutions politiques : les fermer, les rouvrir, filtrer les marchandises, taxer les flux ou conditionner la mobilité revient à exercer des prérogatives publiques. Contrôler une route, c’est contrôler les interactions économiques et sociales qui la traversent. Ce déplacement du contrôle des territoires vers celui des flux constitue l’une des mutations stratégiques les plus significatives de la guerre au Sahel.

II. Quand l’État cesse d’être le seul producteur d’autorité

Cette transformation éclaire aussi le rôle des communautés. Leur intervention dans la levée du blocus ne signifie pas une adhésion au projet du JNIM, mais traduit les contraintes de survie : les populations dépendent de la réouverture des routes, de l’accès aux marchés et de la continuité des échanges. La négociation relève d’une rationalité de survie, non d’un choix politique. Il serait erroné de considérer ces communautés comme homogènes : commerçants, transporteurs, chefs coutumiers, autorités religieuses, éleveurs et jeunes ruraux n’ont pas les mêmes intérêts ni les mêmes rapports avec les groupes armés. Ces divergences font des communautés des espaces permanents de négociation, de compromis et de tensions autour de l’ordre local. Cette réalité invite à repenser la fabrique de l’État. Depuis Max Weber, l’État moderne est pensé comme une organisation politique capable d’institutionnaliser l’autorité par un ordre rationnel-légal, fondé sur la bureaucratie et le monopole de la violence légitime. Mais les espaces sahéliens illustrent l’imbrication de plusieurs registres de légitimité : traditionnelle, charismatique et rationnelle-légale. Le JNIM cherche à construire une légitimité performative : elle ne découle ni d’un statut institutionnel ni d’un héritage traditionnel, mais de la démonstration répétée de sa capacité à exercer des fonctions que les populations associent à l’État. La levée du blocus de Mourdiah et Nara montre une configuration où ces formes d’autorité coexistent, se concurrencent et parfois s’articulent. L’État conserve sa légalité institutionnelle, les autorités traditionnelles mobilisent leur capital social, tandis que le JNIM convertit sa capacité coercitive en capacité de gouvernement. Ce que le JNIM recherche n’est pas tant la conquête de l’appareil d’État que son désaisissement fonctionnel progressif, surtout dans les marges où la présence étatique est discontinue. En investissant les fonctions concrètes de la vie quotidienne – sécuriser les déplacements, arbitrer les conflits, réguler les échanges –, il déplace le centre de gravité de l’autorité. L’État reste juridiquement souverain, mais risque de perdre sa légitimité pratique : la capacité reconnue à produire durablement l’ordre collectif là où vivent les populations. Avant de contester le monopole de la violence légitime, le JNIM cherche surtout à acquérir une capacité socialement reconnue à produire l’autorité dans les espaces où l’État est devenu intermittent.

Conclusion

Le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir si le JNIM construit un État parallèle, mais s’il parvient à reconfigurer les conditions sociales de production de l’autorité. La fabrique de l’État ne procède pas uniquement de constitutions ou de capacités coercitives ; elle résulte aussi de la reconnaissance quotidienne de celui qui garantit la sécurité, organise les échanges, arbitre les conflits et rend la vie collective prévisible. Chaque médiation réussie, chaque route rouverte, chaque litige tranché en dehors des institutions publiques contribue à déplacer les frontières de la légitimité politique. Dans cette perspective, le principal défi des États sahéliens n’est pas seulement la reconquête militaire des territoires. Il consiste à redevenir, aux yeux des populations, l’acteur le plus crédible pour assurer la sécurité, rendre la justice, garantir la mobilité et produire un ordre prévisible. La bataille décisive au Sahel n’oppose pas d’abord deux forces cherchant à contrôler un territoire ; elle oppose deux prétentions concurrentes à organiser durablement la vie collective. Le conflit porte moins sur le monopole de la violence que sur la capacité socialement reconnue à produire l’autorité. C’est une préoccupation centrale pour tout journalisme africain indépendant et pour les citoyens africains qui suivent l’actualité africaine. La mobilisation citoyenne est essentielle pour comprendre ces dynamiques.