Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, la direction militaire du Mali a repositionné le pays comme un acteur souverain au sein d’un échiquier géopolitique en pleine mutation. En s’éloignant des partenaires occidentaux traditionnels pour se tourner vers de nouveaux alliés comme la Russie et les Émirats arabes unis, Bamako affirme vouloir reconquérir son autonomie nationale. Cependant, cette approche révèle les failles des partenariats transactionnels dans les États fragiles. Malgré quelques avancées tactiques, l’insécurité perdure, l’économie stagne et la gouvernance s’affaiblit, tandis que le pays se retrouve pris au piège de rivalités mondiales, de l’Ukraine au Moyen-Orient.
Sous l’impulsion d’Assimi Goïta, la trajectoire politique du Mali est marquée par un discours souverainiste fort, prônant la résistance aux ingérences extérieures. Cette posture trouve un écho certain auprès d’une population lassée par des années d’insécurité et par ce qui est perçu comme une domination étrangère, notamment de la part de la France.
Ce basculement stratégique a conduit à une rupture avec les anciens alliés et à l’expulsion de forces internationales majeures, telles que la MINUSMA. En lieu et place, le régime a consolidé ses liens avec Moscou. Cette forme de « post-alignement souverainiste transactionnel » permet à Bamako de jouer sur la concurrence entre les puissances pour assurer la survie du régime, sans pour autant s’inscrire dans une structure d’alliance rigide.
Un développement économique à la traîne
Malgré les promesses de lutte contre la corruption et de réforme des institutions, les résultats concrets se font attendre. Le gouvernement de transition a reporté les élections à plusieurs reprises, évoquant des raisons techniques, et a même procédé à la dissolution des partis politiques en mai 2025, invoquant des impératifs d’ordre public. Ces mesures accentuent les craintes d’un recul démocratique prolongé.
Sur le plan social, le quotidien des Maliens reste précaire. La croissance économique demeure concentrée dans les zones urbaines, délaissant les régions rurales où l’accès aux services de base est quasi inexistant. Le Mali occupe ainsi le 188e rang sur 193 pays au classement de l’Indice de développement humain des Nations Unies. Si les autorités affichent une volonté de réforme, les signes d’enrichissement de l’élite contrastent avec la pauvreté persistante de la majorité de la population.
Insécurité, terrorisme et influences extérieures
L’environnement sécuritaire continue de se dégrader, favorisant l’expansion de groupes armés tels que le JNIM et l’EIGS. Ces organisations exploitent les griefs locaux et la détresse économique pour recruter au sein d’une jeunesse désabusée. Malgré les efforts militaires, les embuscades et les affrontements violents restent fréquents sur l’ensemble du territoire.
La Russie occupe désormais une place centrale dans l’architecture sécuritaire malienne. Après le départ des forces françaises, le groupe Wagner a fourni un appui opérationnel, contribuant notamment à la reprise de Kidal en 2023. En juin 2025, cette force a été remplacée par l’Africa Corps, un organe sous contrôle direct du ministère russe de la Défense. Ce changement témoigne d’un ancrage plus profond de l’influence de Moscou, désormais formalisé par des accords de défense bilatéraux.
Le Mali est également devenu un théâtre secondaire du conflit entre la Russie et l’Ukraine. L’implication indirecte de Kyiv, via un soutien technologique aux rebelles du nord, a mené à une embuscade meurtrière près de Tinzaouatene en juillet 2024, provoquant la rupture des relations diplomatiques entre Bamako et l’Ukraine. Parallèlement, les Émirats arabes unis étendent discrètement leur influence au Sahel, naviguant entre soutien aux nouveaux régimes et compétition régionale avec l’Algérie ou le Qatar.
Un avenir incertain pour la stabilité régionale
La stratégie de souveraineté transactionnelle adoptée par le Mali offre une certaine flexibilité à court terme pour le maintien du régime, mais elle accroît la vulnérabilité du pays face aux chocs géopolitiques mondiaux. La volatilité des marchés de l’énergie et des produits de base, exacerbée par les tensions internationales, pèse lourdement sur une économie malienne dépendante des importations.
Sans réformes structurelles profondes et une véritable réconciliation entre l’État et ses citoyens, la crise malienne risque de s’intensifier et de déborder sur les pays voisins, notamment vers le golfe de Guinée. La stabilité durable du Mali dépendra de sa capacité à transformer son modèle politique et social tout en limitant son exposition aux rivalités des grandes puissances.