
Un fossé grandissant entre les promesses de Bamako et la réalité du terrain
Depuis plusieurs mois, les forces armées maliennes accumulent les revers face aux groupes armés jihadistes. Entre pertes humaines, abandons de positions stratégiques et exécutions de prisonniers, la question n’est plus de savoir si l’armée malienne peut gagner, mais si elle peut encore protéger ses soldats. Le pouvoir d’Assimi Goïta, qui a fait de la souveraineté militaire un pilier de sa politique, voit ses choix stratégiques mis à l’épreuve par une réalité implacable.
Dioura, Tabrichat, Kati : trois symboles d’un échec opérationnel
Le 10 septembre 2026, le camp militaire de Dioura, dans le centre du Mali, est frappé par une attaque d’une violence inédite. Revendiquée par le JNIM, cette offensive fait au moins 100 morts parmi les militaires maliens et cinq membres russes d’Africa Corps, selon les bilans officiels. Les assaillants emportent avec eux une quantité importante d’armes, de munitions et de véhicules, laissant derrière eux un bilan matériel et humain désastreux. Mais Dioura n’est pas un cas isolé : il s’inscrit dans une série de revers qui interrogent la capacité de l’armée à tenir ses positions.
Quelques semaines plus tôt, le 18 juillet, un convoi militaire est pris dans une embuscade à Tabrichat, dans le nord du pays. Les pertes sont lourdes : des dizaines de soldats tués ou capturés, dont certains exécutés après leur reddition, comme l’a documenté Amnesty International. Ces images, analysées par l’organisation, révèlent des scènes pouvant constituer des crimes de guerre. Enfin, le 25 avril 2026, des attaques coordonnées touchent Kati, Bamako, Gao, Mopti et Sévaré. À Kati, ville-garnison située à proximité de la capitale, le ministre de la Défense Sadio Camara trouve la mort lors d’une attaque ciblée. Ces événements soulignent une faille majeure : la capacité des groupes armés à frapper au cœur même du dispositif militaire malien.
Des pertes qui dépassent le simple cadre tactique
Au-delà des chiffres, ces revers révèlent des failles structurelles. L’abandon de matériel, la capture de soldats et les exécutions de prisonniers ne sont pas seulement des échecs opérationnels : ils témoignent d’un dysfonctionnement plus profond. Une armée peut perdre une bataille, mais lorsque ses soldats sont encerclés, capturés puis exécutés, la question de la préparation, du renseignement et de la chaîne de commandement devient incontournable. Ces événements posent une interrogation centrale : comment une armée, malgré les moyens engagés et les changements d’alliances, peut-elle encore subir de tels chocs ?
La stratégie sécuritaire sous le feu des critiques
Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le pouvoir d’Assimi Goïta a fait de la souveraineté militaire une priorité. La rupture avec certains partenaires occidentaux et le rapprochement avec la Russie, via la présence d’Africa Corps, devaient marquer une nouvelle ère. Pourtant, en 2026, les groupes armés jihadistes maintiennent une pression constante, et les violences atteignent des niveaux records dans le Sahel. Ces attaques successives démontrent que le changement d’alliances n’a pas suffi à endiguer la menace.
Les choix stratégiques, qu’il s’agisse de la doctrine militaire, de l’organisation du renseignement ou du déploiement des unités, relèvent de la chaîne de commandement politique et militaire. Assimi Goïta, en tant que chef suprême des forces armées, voit donc ses décisions mises en lumière par les revers subis. Si une guerre ne se résume pas à un seul homme, le bilan actuel pose des questions légitimes sur l’efficacité de la stratégie sécuritaire mise en place.
Protéger les soldats : un impératif stratégique et moral
Une armée ne se mesure pas uniquement à la quantité d’armes dont elle dispose ou aux discours de fermeté de ses dirigeants. Elle se juge à sa capacité à anticiper les attaques, protéger ses convois, ravitailler ses positions, évacuer ses blessés et secourir ses unités encerclées. À Dioura comme à Tabrichat, les images et les bilans disponibles montrent une réalité brutale : les soldats maliens paient le prix des décisions prises au sommet.
La question n’est plus seulement de savoir combien d’hommes sont morts, mais pourquoi, malgré les promesses de reconquête et les moyens engagés, l’armée malienne continue de subir de tels revers. La protection des soldats doit devenir une priorité absolue, sous peine de voir la crédibilité de l’institution militaire s’effriter davantage.
Vers une remise en cause des choix politiques et militaires ?
Les échecs répétés de l’armée malienne soulèvent un débat plus large : celui de la légitimité des choix politiques et militaires opérés depuis 2020. La souveraineté affichée par Bamako s’accompagne-t-elle d’une stratégie sécuritaire à la hauteur des défis ? Les changements d’alliances, bien que symboliquement forts, semblent insuffisants pour endiguer la menace jihadiste. Dans ce contexte, la population malienne, déjà éprouvée par des années de crise, attend des réponses concrètes.
Les militaires sur le front ne décident ni de la doctrine, ni des alliances, ni des déploiements. Ils en paient pourtant le prix. Demander des comptes sur la stratégie sécuritaire n’est pas accuser les soldats : c’est refuser de faire porter aux hommes envoyés au front le poids des décisions prises au sommet. La question centrale reste donc entière : une armée peut-elle gagner sans protéger ses hommes ?







