Au cœur de l’histoire politique de la République démocratique du Congo, une réalité s’impose : le pouvoir ne se conquiert pas seulement par les urnes ou les discours. Il se prend dans l’ombre, souvent grâce à des hommes que l’on ne voit jamais. Depuis 1960, chaque changement de régime, chaque transition, chaque rébellion a eu son ombre : le maître des services secrets. Invisible, redouté, indispensable.
Les services de renseignement congolais ne sont pas de simples rouages de l’État. Ils en sont le cœur battant. Quand la Sûreté nationale tousse, c’est tout le Palais qui frémit. Quand le Centre national de documentation écoute, les ministres baissent la voix. Quand l’Agence nationale de renseignement arrête, la justice plie. Pourquoi ? Parce que la République démocratique du Congo est née dans un contexte de guerre froide, de coups d’État et de méfiance généralisée. Le 30 juin 1960, l’indépendance est proclamée. Le 14 septembre de la même année, Mobutu orchestrait déjà son premier coup d’État. Entre ces deux dates, le vide. Un vide que la Sûreté nationale a comblé.
Leur mission officielle ? Collecter du renseignement « politique, économique, social ». Officieusement, ils accomplissent trois missions :
- Protéger le chef : des ennemis, de son propre camp, de son peuple.
- Surveiller l’ensemble de la société : opposants, ministres, religieux, étudiants, diaspora.
- Instaurer la peur : pour décourager toute velléité de contestation.
De 1960 à 1990, un seul système, trois visages. Trois hommes ont bâti l’édifice de la terreur au Congo :
- Victor Nendaka Bika, surnommé « l’Oufkir congolais » : cet infirmier a transformé la Sûreté coloniale en une redoutable police politique. Il a instauré une règle immuable : le chef des services secrets ne répond qu’au président, jamais aux ministres.
- Seti Yale, « l’Éminence grise » : formé en Israël et aux États-Unis, il a professionnalisé les méthodes. Il a créé le Centre national de documentation (CND), le « KGB zaïrois », mettant en place écoutes, filatures et torture comme outils quotidiens.
- Honoré Ngbanda, « Terminator » : il a industrialisé le système. Le CND est devenu un État dans l’État. Chaque ministère avait son espion, chaque ambassade sa cellule. La terreur était exportée jusqu’en Europe.
Le fil rouge de ces trois décennies ? « Qui contrôle les services secrets contrôle le pouvoir. » Mobutu l’avait compris dès le début. Il a multiplié les structures – CND, Service national d’intelligence et de protection (SNIP), Service d’action et de renseignements militaires (SARM), Division spéciale présidentielle (DSP) – pour que ces services se surveillent entre eux. Pourtant, il n’a jamais laissé un seul homme dominer trop longtemps la machine. Nendaka a été limogé en 1965. Seti Yale a été écarté. Ngbanda a été écarté en 1990.
En 1997, l’effondrement du système accompagne celui de Mobutu. Mais l’appareil ne disparaît pas. Il mute. Le SNIP devient l’Agence nationale de documentation (AND), puis l’Agence nationale de renseignement (ANR). Les sigles changent. Les caves, les méthodes et l’esprit, jamais.
Cette série plonge dans 30 ans d’histoire vue des sous-sols du pouvoir. Elle débute avec un infirmier nommé à la tête de la Sûreté en octobre 1960. Elle s’achève avec un « Terminator » chassé par les vents de la démocratie en 1990. Entre ces deux dates : écoutes, disparitions, transferts mortels, coups bas.
Octobre 1960 : l’infirmier qui fait trembler la République
Un mois après le premier coup d’État de Mobutu, Victor Nendaka Bika est nommé directeur de la Sûreté nationale. Ce médecin de formation réorganise l’institution et en fait une machine redoutable de collecte de renseignements. Il crée le Bureau d’investigations nationales (BIN), dont la mission n’est plus de lutter contre le banditisme, mais de traquer, surveiller et neutraliser les partisans de Patrice Lumumba.
Intégré au « Groupe de Binza », un cercle d’hommes qui dirige le pays dans l’ombre aux côtés de Mobutu, Nendaka devient un acteur clé de ce système. Pourquoi l’histoire l’a-t-elle surnommé « l’Oufkir congolais » ? Parce qu’il impose trois règles qui hanteront le Congo pendant des décennies :
- La Sûreté au-dessus des lois : il fait encercler son bureau par l’armée lorsque le ministre de l’Intérieur de l’époque, Christophe Gbenye, tente de le démettre de ses fonctions en décembre 1961. Le ministre est renvoyé, Nendaka reste. Le modèle « Oufkir » est né.
- Le renseignement comme outil politique : membre du Groupe de Binza, il contribue à faire et défaire les Premiers ministres, avec l’appui de la CIA.
- L’impunité systématique : sur le sort de Patrice Lumumba, il déclarera toujours : « Ce n’est pas moi. C’est D’Aspremont, c’est Tshombe, c’est Lahaye. »
Décembre 1961 : quand la police fait un coup d’État contre son ministre
Le 13 décembre 1961, une scène se déroule dans les bureaux de la Sûreté nationale à Léopoldville. Le ministre de l’Intérieur, Christophe Gbenye, signe un communiqué destituant Victor Nendaka. Le patron des services secrets est « réaffecté » à un autre poste. La réponse de Nendaka est immédiate : un coup de fil à Mobutu. Ce dernier envoie des troupes armées encercler les locaux de la Sûreté. Quelques jours plus tard, le Moniteur Congolais publie l’ordonnance : Nendaka reste à son poste. Gbenye est limogé.
C’est la première fois au Congo qu’un chef de la police menace un ministre avec l’armée… et gagne. Le modèle « Oufkir » est né.
Janvier 1961 : la note qui a scellé le destin de Lumumba
Quarante ans plus tard, devant la Commission d’enquête belge, Victor Nendaka brandit toujours une feuille jaunie. « Quand nous avons appris que Moïse Tshombe accueillerait Patrice Lumumba, les plans d’évacuation de trois prisonniers ont été modifiés par André Lahaye, agent de la Sûreté. J’ai conservé ce document. » Cette note, c’est l’ordre de transfert de Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito vers Élisabethville. En tant qu’administrateur en chef de la Sûreté, Nendaka organise le convoi. Dans la nuit du 17 janvier 1961, les trois hommes sont exécutés.
Sa défense ? « Kasa-Vubu a accepté ce transfert parce qu’il pensait, tout comme moi, qu’au Katanga, Lumumba ne serait pas tué. Chez nous, il n’était pas dans nos coutumes de tuer nos adversaires. C’était le règne de la palabre sous le baobab. »
Les historiens soulignent : « Victor Nendaka, qui, depuis les élections de 1960, n’entretenait pas de bonnes relations avec Lumumba, a été suspecté d’être impliqué dans cet incident. »
1965 : la chute de l’Oufkir congolais
En 1965, Mobutu écarte Nendaka. Trop puissant. Mais la machine est lancée. Seti Yale et Honoré Ngbanda ne feront qu’industrialiser la méthode Nendaka. Dans le prochain épisode, découvrez comment Seti Yale a transformé le BIN artisanal en un CND redouté, le « KGB zaïrois », formé par Israël et les États-Unis. Témoignages exclusifs sur les caves du CND dans les années 1970.
Une plongée dans l’histoire secrète du pouvoir à Kinshasa, celle qui ne se raconte pas au micro, mais qui se murmure dans les bureaux sans fenêtres.