Depuis plusieurs mois, l’Hexagone exerce une pression soutenue sur l’Union Européenne. Pour le gouvernement français, la compétitivité du continent ne saurait plus reposer uniquement sur l’ouverture des marchés et la concurrence mondiale. Il est impératif d’adopter une politique industrielle affirmée, favorisant une préférence européenne dans les secteurs stratégiques et diminuant les dépendances, notamment envers la Chine. Au sein de la Commission Européenne, le vice-président exécutif Stéphane Séjourné pilote un projet de règlement visant à accélérer l’industrialisation. Malgré des ajustements internes ayant tempéré ses ambitions initiales, la France maintient une approche offensive. Elle plaide désormais pour une extension du champ d’application du texte : les mécanismes de préférence européenne, concernant les marchés publics, les acquisitions et les subventions, ne se limiteraient plus aux technologies propres, aux industries gourmandes en énergie et aux véhicules électriques, mais engloberaient également des domaines tels que la construction navale, le matériel ferroviaire ou encore la chimie.
Ces secteurs correspondent précisément aux domaines où la collaboration industrielle entre la France et le Maroc est la plus développée. L’appareil productif français est sans doute l’un des plus étroitement liés à celui du Royaume Chérifien parmi les États membres. Cette particularité confère à Paris une position unique : tout en prônant un « Made in Europe » rigoureux, la France a bâti, au cours des vingt dernières années, une stratégie de co-industrialisation avec un pays non-membre de l’UE. Dans le secteur automobile, les usines Renault de Tanger et celles de Stellantis à Kénitra opèrent désormais comme de véritables prolongements des chaînes de production françaises. Les équipementiers fabriquent au Maroc des composants qui alimentent directement les sites industriels européens. Une dynamique similaire est observable dans l’aéronautique, où des entreprises comme Safran, Daher ou Latécoère ont progressivement intégré les capacités industrielles marocaines dans leurs propres chaînes de valeur. Le Maroc a ainsi dépassé le simple rôle d’atelier de sous-traitance pour devenir un acteur direct de la compétitivité industrielle française et européenne. Cette intégration s’étend aujourd’hui aux filières les plus stratégiques, incluant les batteries pour véhicules électriques, l’hydrogène vert, les matériaux critiques, les infrastructures portuaires et le numérique.
« L’appareil productif français est sans doute l’un des plus étroitement liés à celui du Maroc parmi les États membres. »
L’ambition de Paris n’est pas de replier l’Europe sur elle-même, mais d’éviter qu’un concept de « Made with Europe », englobant sans distinction l’ensemble des quelque quatre-vingts partenaires commerciaux de l’Union, ne vide la préférence européenne de sa substance. La France défend une approche plus nuancée et sélective : il s’agit de différencier les nations qui contribuent réellement à la compétitivité et à la sécurité des approvisionnements européens de celles qui restent de simples fournisseurs externes – voire représentent un risque pour la souveraineté des Européens.
Jusqu’à quel point cette vision sera-t-elle partagée ? À la mi-juillet, les vingt-sept États membres seront invités à procéder à une première évaluation politique des travaux menés au Conseil concernant le règlement sur l’accélération industrielle. La position de l’Allemagne sera un facteur déterminant. Berlin a longtemps accueilli avec circonspection les projets français de préférence industrielle européenne, craignant les restrictions commerciales de Pékin et les éventuelles représailles chinoises contre son industrie automobile. Cependant, face à une crise industrielle sans précédent et un débat politique interne durci par la montée de l’AFD, l’Allemagne ne peut plus se contenter d’une simple défense du libre-échange classique. Une ouverture sélective envers des partenaires de confiance pourrait-elle constituer un terrain d’entente entre Paris et Berlin ? C’est autour de cette notion que se jouera l’avenir du partenariat industriel franco-marocain. Bien que la France n’ait jamais officiellement sollicité l’inclusion du Maroc parmi les futurs partenaires de confiance, l’ensemble de sa stratégie industrielle et diplomatique positionne clairement le Royaume comme un candidat naturel à un tel statut.
La bataille se poursuivra également au Parlement Européen, où deux rapporteurs français occupent des postes clés dans l’examen de ce règlement. Une responsabilité particulière leur incombera, ainsi qu’aux délégations françaises : celle de veiller à ce que les nouvelles frontières réglementaires que l’Union est en train de tracer ne viennent pas fragiliser l’avenir du partenariat industriel maroco-français, un pilier essentiel de la coopération bilatérale.