Face à une crise environnementale, économique et sécuritaire sans précédent, la Côte d’Ivoire a lancé une offensive radicale contre l’orpaillage clandestin. Cette décision, qui se traduit par l’expulsion immédiate des milliers de mineurs opérant hors de tout cadre légal, n’est pas un simple ajustement réglementaire : elle est devenue une question de survie pour des secteurs vitaux comme l’agriculture, l’eau potable et la stabilité régionale. Les répercussions se font déjà sentir dans les foyers, les budgets publics et les écosystèmes, transformant un phénomène local en enjeu national.
Des terres agricoles transformées en déserts toxiques : l’urgence environnementale
Avec plus de 2,2 millions de tonnes de cacao produites chaque année, la Côte d’Ivoire trône en tête des exportateurs mondiaux. Pourtant, cette puissance agricole est aujourd’hui menacée par l’expansion incontrôlée de l’orpaillage illégal. Dans des régions comme le Nord (Bouna, Kong) ou l’Ouest (Bouaflé, Hiré), les sols jadis fertiles sont réduits à l’état de cratères stériles, asphyxiés par l’usage massif de mercure et de cyanure. Ces techniques d’extraction artisanale empoisonnent non seulement les rivières utilisées pour l’irrigation, mais aussi les plantations de cacaoyers, d’hévéas et les rizières, mettant en péril des décennies de développement rural.
Une contamination aux effets durable
Selon les experts, les zones touchées par l’orpaillage clandestin mettent entre 10 et 15 ans à retrouver une fertilité minimale. Les nappes phréatiques, autrefois sources de vie pour les villages, sont désormais saturées de métaux lourds, rendant l’eau impropre à la consommation humaine. Les récoltes, victimes de cette pollution invisible, voient leur qualité et leur volume chuter, fragilisant les revenus de centaines de milliers de petits producteurs. L’État, qui mise sur l’agriculture pour son plan de diversification économique, se retrouve donc face à un paradoxe : comment promouvoir les cultures d’exportation tout en laissant prospérer une activité qui les détruit ?
Un manque à gagner de plusieurs milliards pour les caisses de l’État
Derrière les images de ruine écologique se cache une hémorragie financière que le gouvernement ivoirien tente de colmater à tout prix. Les estimations officielles révèlent que le secteur informel de l’or prive chaque année l’économie ivoirienne de dizaines de milliards de francs CFA, soit l’équivalent de plusieurs points de son PIB annuel. Pour 2023, les mines industrielles ont extrait 48 tonnes d’or dans un cadre légal, générant des recettes fiscales essentielles pour financer les infrastructures et les services publics. À l’inverse, les centaines de tonnes d’or extraites illégalement échappent totalement à l’impôt, privant le Trésor public de ressources vitales dans un contexte de dette publique en hausse et de priorités sociales croissantes (santé, éducation, sécurité).
L’orpaillage illégal, un terreau pour les trafics et l’insécurité
Les zones minières clandestines ne sont pas seulement des plaies pour l’environnement et le budget national : elles sont aussi des havres de criminalité. Dans le Nord du pays, frontalière avec le Burkina Faso et le Mali, les sites illégaux servent de bases arrière à des réseaux de trafics transfrontaliers, incluant armes, drogues et minerais. Cette situation aggrave un climat déjà tendu, marqué par la progression des groupes jihadistes dans le Sahel. Les autorités ivoiriennes soulignent que plusieurs attaques récentes contre des convois sécuritaires ou des villages étaient coordonnées depuis des camps d’orpailleurs illégaux. Sans contrôle, ces zones deviennent des angles morts où l’autorité de l’État peine à s’exercer.
Une stratégie régionale inédite contre l’orpaillage informel
La Côte d’Ivoire n’est pas la seule à agir. Une dynamique de fond unit désormais plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest dans la lutte contre l’exploitation minière artisanale non régulée. Le Burkina Faso, confronté à la menace des groupes armés, a multiplié les fermetures de sites depuis 2022, arguant que l’orpaillage clandestin finance indirectement le terrorisme. Le Mali, après le drame de Kéniéba en janvier 2025 (plus de 40 morts), a expulsé des centaines de mineurs étrangers, principalement des ressortissants chinois, jugés responsables d’accidents et de déstabilisation locale.
Cette vague de durcissement s’explique par une prise de conscience tardive mais cruciale : l’or, dont le prix a dépassé les 2 700 dollars l’once en 2024, attire une main-d’œuvre internationale aux contours flous. Burkinabè, Maliens, Nigériens, Guinéens et Ghanéens migrent vers les zones aurifères, parfois accompagnés de groupes organisés équipés de machines semi-industrielles. Face à cette mobilité transfrontalière, les législations minières locales, conçues pour de grands groupes industriels, montrent leurs limites. Résultat : des milliers de familles vivent désormais de cette économie informelle, piégées dans un cycle de précarité et de destruction environnementale.
Répression ou accompagnement : le dilemme ivoirien
En engageant des expulsions massives, le gouvernement ivoirien prend un pari risqué. L’orpaillage clandestin fournit en effet des revenus à plus de 500 000 personnes, directement ou indirectement, dans un pays où le chômage des jeunes dépasse les 40 %. Les précédentes tentatives de déguerpissement, entre 2014 et 2018, avaient échoué à endiguer le phénomène : les orpailleurs avaient simplement déplacé leurs activités vers de nouveaux sites, faute d’alternatives viables. Le ministère des Mines avait alors fermé plus de 300 chantiers, sans succès durable.
Vers une formalisation réaliste ?
Pour réussir, la nouvelle stratégie doit combiner fermeté et solutions concrètes. Depuis 2014, un cadre légal existe pour encadrer l’exploitation artisanale semi-mécanisée, mais les permis délivrés restent anecdotiques au regard de l’ampleur du problème. Sans mesures d’accompagnement social – reconversions agricoles, formations, microcrédits – et sans déploiement effectif d’une police des mines sur le long terme, l’opération risque de reproduire les erreurs du passé : une répression stérile qui déplace le problème sans le résoudre. La Côte d’Ivoire a-t-elle les moyens financiers et politiques de concilier fermeté et inclusion ? La réponse à cette question déterminera si l’orpaillage illégal restera une plaie ouverte ou deviendra un chapitre clos de son histoire économique.