9 juillet 2026
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Les activités du parti Les Transformateurs, la formation politique tchadienne de Succès Masra, ancien Premier ministre de janvier à mai 2024 et incarcéré depuis plus d’un an, étaient autrefois marquées par une forte visibilité. Directs sur les réseaux sociaux, meetings quasi hebdomadaires et réunions fréquentes rythmaient la vie de cette formation.

En mai 2025, Succès Masra, alors âgé de 41 ans, a été arrêté, jugé et reconnu coupable de « diffusion de messages à caractère haineux et xénophobe » ainsi que de « complicité de meurtre ». Ces accusations découlaient de violences intercommunautaires entre cultivateurs et éleveurs survenues quelques jours auparavant à Mandakao, une localité du sud du Tchad. Ces affrontements récurrents avaient fait une quarantaine de morts, selon les autorités. Le chef de l’opposition était notamment mis en cause pour la publication d’un message audio incitant certaines communautés à s’armer pour leur défense. Il a été établi que cet enregistrement datait en réalité de 2023. Pour ces faits, Succès Masra a été condamné à vingt ans de prison et à une amende d’un milliard de francs CFA (environ 1 500 000 euros), une peine confirmée en appel le 21 mai. Cette condamnation définitive le rend inéligible à vie, conformément à la loi électorale.

L’avenir du parti Les Transformateurs semble désormais incertain, privé de son leader charismatique. Fondé en 2018, ce mouvement s’était rapidement imposé comme une force politique majeure au Tchad. Son président, orateur talentueux, avait su rallier une jeunesse en quête de renouveau, lasse d’une classe politique traditionnelle perçue comme inamovible et incapable d’offrir une alternative crédible à la famille Déby, au pouvoir depuis le coup d’État du 1er décembre 1990. Un observateur de la vie politique tchadienne souligne qu’une « grande partie » de la jeunesse, « frustrée par des exclusions », avait vu en Succès Masra une personnalité nouvelle, capable de « corriger [les] différentes vulnérabilités » auxquelles elle était confrontée.

Un parcours politique mouvementé, de l’exil au boycott

Après les événements tragiques du 20 octobre 2022, où des manifestations organisées par Les Transformateurs contre la prolongation de la transition furent violemment réprimées, Succès Masra fut contraint à l’exil aux États-Unis pendant plus d’un an. À son retour, suite à une médiation menée par le président congolais Félix Tshisekedi sous l’égide de l’Union africaine, il accepta le poste de Premier ministre durant la phase II de la transition, initiée en 2021 après le décès d’Idriss Déby Itno. À cette fonction, il devint un acteur clé de l’organisation de l’élection présidentielle de mai 2024. Le 7 janvier de la même année, il salua publiquement la mise en place de l’Agence nationale de gestion des élections (ANGE), remplaçant la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Quelques mois plus tard, son parti arriva deuxième du scrutin avec 18,54 % des voix, un résultat qu’il contesta.

Face au Mouvement patriotique du salut (MPS), le parti au pouvoir fondé par Idriss Déby, Les Transformateurs avaient réalisé le meilleur score de l’opposition en 2024. Depuis 1996, année de la première élection post-coup d’État contre Hissène Habré, le record de l’opposition était détenu par Ngarlejy Yorongar en 2001, avec 16,35 % des voix.

Non reconduit à la primature après la présidentielle, Masra refusa ensuite de participer aux élections législatives et municipales destinées à clore la période de transition. Selon un politologue, avec un score de plus de 18 % à la présidentielle, Les Transformateurs étaient « assurés d’obtenir la plus grande représentation (18 à 24 députés) à l’Assemblée nationale », devenant ainsi la deuxième force politique du pays.

En boycottant ces scrutins, Succès Masra a donc privé son parti d’une assise institutionnelle et de la légitimité conférée par les urnes. Le même observateur explique qu’après s’être « approché du pouvoir, Succès Masra a eu conscience que son calcul politique avait été un échec ». Il aurait alors cherché à « poser des actes forts, dont le boycott des élections [législatives, sénatoriales et communales], pour montrer qu’il était revenu dans l’opposition ».

Des revirements qui divisent

Depuis, le MPS détient une majorité écrasante à l’Assemblée nationale et au Sénat. Cette situation est appelée à perdurer jusqu’en 2031, date de la prochaine élection présidentielle, la révision constitutionnelle de 2025 ayant prolongé les mandats présidentiel et législatif à sept et six ans respectivement.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Pourtant, le 28 janvier 2025, lors d’une intervention en ligne, le leader des Transformateurs a déclaré accepter « de travailler avec le président de la République pour la stabilité et le développement [du] pays » et s’est dit « prêt à œuvrer avec le maréchal Mahamat Idriss Déby, pour apporter avec tous la valeur ajoutée de [sa] force politique à ce rendez-vous républicain au service du peuple tchadien ».

Les changements de cap de Succès Masra (contestation de la prolongation de la transition avant d’accepter le poste de Premier ministre, participation à la présidentielle puis boycott des législatives…) ont provoqué des frictions au sein même de son parti. Universitaires, artistes, responsables politiques, jeunes diplômés et citoyens ordinaires avaient rejoint Les Transformateurs, un mouvement qui a révélé de nombreux jeunes talents. Au cours de ses huit années de « lutte », certains militants ont payé un lourd tribut, entre séjours carcéraux et pertes de vies humaines. Cependant, beaucoup ont depuis choisi d’autres voies, parfois séduits par les opportunités offertes par le pouvoir. Succès Masra peine désormais à retenir certains de ses cadres, y compris ses proches collaborateurs et cofondateurs du parti.

Moustapha Masri, cofondateur et vice-président, a démissionné quelques jours après les événements du 20 octobre 2022. Il a ensuite créé sa propre formation politique avant d’être nommé, en janvier 2024, directeur de cabinet civil adjoint à la présidence de la République. En avril, il a été promu ministre d’État, secrétaire général de la présidence de la République. Plus de trois ans après son départ des Transformateurs, Moustapha Masri est devenu une figure centrale du pouvoir et un proche collaborateur du chef de l’État. Son parti, Paix et Cohésion Sociale, fondé en 2023, a même présenté une candidate aux élections législatives partielles organisées le 21 juin dernier.

Vagues de démissions et défis futurs

Une autre démission marquante fut celle de Sitack Yombatina Béni, universitaire, docteur en droit et enseignant à l’université de N’Djamena, qui faisait partie du cercle restreint de Masra. Le 12 août 2025, il annonçait sur un réseau social sa décision de quitter ses fonctions de vice-président des Transformateurs et de démissionner du parti, « en toute conscience, lucidité, liberté [et] indépendance ». Cette annonce est intervenue peu après le verdict du procès de Masra et la nomination, par ce dernier, de Hoinathy Moh Ndomal Claudia comme présidente par intérim.

Bien que Sitack Yombatina ait officiellement présenté son départ comme une décision personnelle, de nombreux observateurs y voient un lien probable avec cette nomination. Cet événement a même été commenté au plus haut niveau de l’État. Un ministre tchadien a ainsi déclaré : « Quand on se sent inutile et méprisé, la seule option est de partir. » Suite au remaniement du 1er avril, Yombatina a été nommée ministre de l’Enseignement supérieur dans le troisième gouvernement du Premier ministre Allamaye Halina.

Mahamat Assouyouti, un proche de Masra qui avait occupé le portefeuille de l’Économie durant sa primature, a quant à lui été nommé directeur général de la société d’État Chad Petroleum Company le 11 mai. Enfin, Les Transformateurs ont perdu un soutien de poids avec le décès de Rays’Kim, de son nom civil Djasrabé Kimassoum Yilmian. Artiste engagé et militant de la première heure, il était, avant son décès des suites d’une maladie le 6 octobre 2025, le porte-parole du parti et un fervent partisan de Masra, pour lequel il avait notamment composé une chanson en faveur de sa libération. Sa disparition représente une perte immense pour le parti.

Les Transformateurs ont sans doute les yeux rivés sur le prochain cycle électoral, les élections générales de 2031. Le pouvoir pourrait cependant exiger de tout parti souhaitant concourir aux élections nationales de justifier d’au moins un élu. Une telle disposition existe dans d’autres pays ; au Cameroun, Maurice Kamto et son parti avaient été empêchés de participer à la dernière élection présidentielle après avoir boycotté les scrutins antérieurs, se retrouvant ainsi sans représentation élective.

Un avenir incertain pour l’opposition tchadienne

Privés de leur leader, Les Transformateurs accepteraient-ils de présenter un autre candidat ? Une grâce présidentielle a été évoquée à plusieurs reprises, mais seule une amnistie pourrait permettre à Succès Masra de participer. Cette hypothèse rappelle l’épisode de 2021, où l’opposant, alors âgé de 39 ans, avait refusé d’aligner un candidat de substitution, ne remplissant pas la condition d’âge fixée à 40 ans minimum à l’époque (35 ans aujourd’hui) pour briguer la magistrature suprême.

Entre contraintes juridiques, calculs politiques et possibles révisions des règles électorales, l’équation demeure complexe pour Les Transformateurs. Leur capacité à exister lors du prochain cycle électoral dépendra autant de l’évolution du cadre institutionnel que de leur aptitude à adapter leur stratégie. Le tout s’inscrit dans un contexte de verrouillage démocratique et un environnement politique dominé par un parti qui, en 2031, aura cumulé quatre décennies au pouvoir.

Malgré les obstacles initiaux et les difficultés actuelles de son parti, Succès Masra a néanmoins réussi à inscrire le nom des Transformateurs dans les annales de l’histoire politique du Tchad. Entre les contradictions reprochées à leur président, les manœuvres du pouvoir visant à réduire leur influence, et les défections successives, Les Transformateurs sauront-ils revenir sur le devant de la scène pour reprendre leur place de premier parti d’opposition ? À moins qu’ils ne soient relégués au rang de simples spectateurs, à l’image des centaines de micro-partis qui peuplent déjà la scène politique tchadienne.