Le ministère en charge de la Solidarité nationale au Burkina Faso impose désormais un cadre strict à toute initiative de solidarité. Désormais, les actions caritatives, autrefois menées avec spontanéité, doivent obtenir une autorisation préalable sous peine de sanctions. Si l’objectif affiché vise à préserver la dignité des populations et à éviter les dérives numériques, cette réglementation interroge : jusqu’où peut-on encadrer la générosité sans en étouffer l’essence même ?
L’encadrement des initiatives caritatives : une mesure à double tranchant
À première vue, l’idée de réguler les collectes sur les réseaux sociaux peut sembler justifiée. L’exposition de la souffrance humaine à des fins de visibilité ou de profit soulève effectivement des questions éthiques. Cependant, en optant pour une approche généralisée plutôt que ciblée, les autorités prennent le risque de criminaliser des gestes spontanés de solidarité. En exigeant une validation administrative pour toute action humanitaire, l’État transforme un élan naturel en acte suspect, nécessitant l’approbation d’un fonctionnaire.
Cette logique interroge sur la liberté individuelle et collective. Quand la générosité devient un délit potentiel, c’est le principe même de l’autonomie citoyenne qui est remis en cause. Dans un pays où les structures publiques peinent déjà à répondre aux besoins essentiels, cette mesure risque de fragiliser davantage les mécanismes de solidarité qui, depuis des années, pallient les lacunes de l’action étatique.
Un pouvoir qui s’accapare l’altruisme
Cette décision révèle une tendance inquiétante : l’État s’érige en unique arbitre du bien social. Toute initiative échappant à son contrôle est désormais perçue comme une remise en cause de son autorité. Cette centralisation croissante transforme même les actes les plus désintéressés en objets de surveillance administrative, nourrissant un climat de méfiance entre les citoyens et les institutions.
Or, l’histoire montre que les sociétés les plus résilientes sont celles où l’État et les citoyens agissent en complémentarité, et non en concurrence. En cherchant à monopoliser l’action sociale, les autorités risquent non seulement de décourager les bonnes volontés, mais aussi d’affaiblir les réseaux de proximité qui maintiennent le pays debout. Une telle politique pourrait, à terme, créer une dépendance excessive envers une administration dont les moyens restent limités face à l’ampleur des besoins.
Une politique déconnectée des réalités du terrain
Derrière cette réglementation se cache une cruelle déconnexion des réalités vécues par les populations. Les décrets punitifs tombent sans égard pour leur impact humain, alors qu’une évidence s’impose : l’État ne dispose ni des ressources financières, ni de l’agilité logistique pour se substituer à la solidarité citoyenne. En interdisant les aides spontanées, le pouvoir condamne des milliers de familles à l’abandon, sans garantie que les services publics viendront un jour combler ce vide.
Cette mesure est d’autant plus préoccupante que le Burkina Faso fait face à une crise humanitaire et sécuritaire persistante. Les déplacements massifs de populations, l’aggravation de la précarité et l’augmentation des besoins rendent indispensable la mobilisation de tous les acteurs de la solidarité. Restreindre cette mobilisation au nom du contrôle administratif équivaut à aggraver les vulnérabilités existantes.
Le temps de la bureaucratie n’est pas celui de la survie
Une urgence médicale, un déplacement de population ou une crise alimentaire ne peuvent attendre qu’un dossier soit validé par une administration. Pendant que les demandes s’empilent dans les tiroirs des ministères, la misère, elle, continue de frapper. Cette réglementation transforme la réactivité humanitaire en un parcours du combattant, brisant au passage la « solidarité de brousse » – ce lien vital entre la diaspora, les villes et les villages qui permet au pays de tenir face aux défaillances publiques.
À long terme, cette politique pourrait aussi produire un effet dissuasif. Par crainte des sanctions ou des lourdeurs administratives, de nombreux citoyens pourraient renoncer à aider, par peur des conséquences. Une société où l’on hésite à faire preuve de générosité par crainte de l’État est une société où le lien social s’effrite progressivement.
La dignité sacrifiée sur l’autel du contrôle
On évoque la préservation de la dignité des personnes vulnérables en interdisant le « spectacle de la misère ». Mais de quelle dignité parle-t-on ? Est-il plus digne de laisser des familles mourir de faim ou de maladie dans l’indifférence administrative, plutôt que de leur permettre d’exprimer leurs besoins sur les réseaux sociaux ? Cacher la détresse ne la supprime pas ; elle la rend simplement invisible pour ceux qui gouvernent.
La dignité ne se résume pas à une image publique policée. Elle implique aussi un accès rapide et effectif à l’assistance lorsque cela est nécessaire. Entre l’exposition abusive de la souffrance et son invisibilisation totale, il existe une voie médiane : celle d’un encadrement éthique, respectueux du consentement et transparent dans la collecte des fonds. Une politique publique soucieuse à la fois d’efficacité et de dignité devrait s’inscrire dans cette perspective.
En paralysant les élans de solidarité au nom de la régulation, le pouvoir choisit de fragiliser les derniers remparts de sécurité des populations, sans aucune assurance que l’aide publique prendra un jour le relais. Cette approche relève d’une politique du pire, où l’obsession du contrôle prime sur la survie même des citoyens. En faisant de l’État l’unique arbitre de la générosité, on risque de réduire un acte universel d’humanité à une simple procédure administrative – au détriment de ceux qui comptent chaque jour sur la solidarité des autres pour subsister.