4 juin 2026
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Chad's President Mahamat Idriss Deby attends the working lunch on reform of the international financial architecture at the Africa Forward summit in Nairobi on May 12, 2026. (Photo by Ludovic MARIN / AFP)

La dérive autoritaire au Tchad : l’opposition muselée, la démocratie menacée

Le régime de N’Djamena semble s’engager dans un cycle périlleux, risquant de reproduire les schémas d’instabilité politique et de conflits passés.

Deux semaines après leur arrestation, huit figures de l’opposition tchadienne ont été lourdement condamnées à huit ans de réclusion. Leur chef d’accusation : avoir projeté une marche pacifique pour dénoncer les défaillances de la gouvernance au Tchad. Cette manifestation, orchestrée par leur plateforme, le « Groupe de concertation des acteurs politiques » (GCAP), était prévue pour le 2 mai.

La veille de ce verdict sévère, le 7 mai, la Cour suprême a prononcé la dissolution du GCAP, qui représentait la principale coalition d’opposition du pays. Ces huit responsables rejoignent ainsi Succès Masra, éminent chef du parti des Transformateurs, déjà incarcéré en août 2025 pour vingt ans, accusé d’« incitation à la haine ».

Ces événements marquent une étape supplémentaire du pays vers un régime autoritaire. Avec l’étouffement des voix du GCAP, le Mouvement patriotique du salut, parti du président Mahamat Idriss Déby, se retrouve sans véritable contrepoids. L’absence d’une opposition crédible met gravement en péril l’édifice démocratique au Tchad.

Les rassemblements publics sont systématiquement proscrits depuis plus de six ans. Plusieurs de ces tentatives de mobilisation citoyenne ont été réprimées avec une brutalité alarmante, comme en octobre 2022, où près de 200 manifestants ont perdu la vie, tandis que de nombreux autres ont été blessés ou arrêtés.

L’emprisonnement des dirigeants du GCAP et la dissolution de leur coalition par l’instance judiciaire suprême soulèvent de vives inquiétudes quant à l’instrumentalisation croissante du système judiciaire à des fins répressives. Les avocats des accusés dénoncent une détention sans chef d’inculpation initial. Au terme d’un procès jugé expéditif, ils ont été reconnus coupables d’association de malfaiteurs, de mouvement insurrectionnel, de rébellion et de détention illégale d’armes de guerre, des accusations que leurs défenseurs contestent fermement.

L’arrestation de huit responsables de l’opposition représente une nouvelle avancée vers l’autoritarisme.

À l’instar du procès de Masra, celui des leaders du GCAP a provoqué l’indignation de la société civile et de l’opposition. Il est perçu comme une tentative manifeste de restreindre l’espace public et de fragiliser davantage la stabilité politique. Préoccupées par cette situation, les Nations unies ont réaffirmé l’impératif de respecter la liberté d’expression, d’association et de rassemblement pacifique, conformément aux droits humains et aux engagements internationaux du Tchad.

Au-delà de l’interdiction systématique des manifestations et du recours au système judiciaire pour faire taire les voix dissidentes, l’emploi de la force létale tend à se banaliser, même dans des contextes qui ne le justifient pas.

Le 29 avril, des militants célébrant le huitième anniversaire des Transformateurs ont été la cible d’une attaque armée. Cet acte a entraîné le décès d’une personne, deux blessés graves, et l’enlèvement suivi de torture du trésorier du parti. Bien que le gouvernement ait promis de poursuivre les responsables, de tels incidents sont devenus tristement fréquents ces dernières années.

Le rétrécissement de l’espace public et la mise sous silence de l’opposition au Tchad se sont intensifiés depuis la transition politique initiée en 2021, suite au décès du président Idriss Déby Itno. Le pays risque de sombrer dans un régime à parti unique, rappelant les ères des présidents François Tombalbaye (1960-1975) et Hissène Habré (1982-1990). À ces époques, seuls les partis alignés sur le pouvoir étaient tolérés, servant d’outils de propagande et contrôlant étroitement l’espace public.

Sous le règne d’Idriss Déby Itno (1990-2021), les processus électoraux étaient constamment remis en question, et la Constitution fut amendée à plusieurs reprises pour abolir la limitation des mandats présidentiels.

L’usage disproportionné de la force pourrait radicaliser les citoyens, surtout les jeunes.

Tombalbaye et Habré ont tous deux été renversés par des coups d’État, et Déby a trouvé la mort lors d’affrontements avec des groupes rebelles. Ces épisodes, conjugués aux multiples tentatives de coups d’État et d’insurrections, illustrent une longue tradition de recours à la force pour tenter de « libérer » le Tchad.

Depuis 1964, à peine quatre ans après son indépendance, le Tchad est plongé dans des cycles répétés de conflits meurtriers et une instabilité chronique qui ont laissé des cicatrices profondes dans la société.

Moins de trois ans après le rétablissement de l’ordre constitutionnel, le Parlement a modifié la Constitution, pourtant issue d’un dialogue national inclusif et souverain. En octobre 2025, la durée du mandat présidentiel a été portée à sept ans, un signe supplémentaire et manifeste de la volonté du parti au pouvoir de dominer la scène politique.

Les dirigeants actuels doivent impérativement tirer les leçons des chapitres sombres de l’histoire du Tchad. Au-delà de la reprise du dialogue entre le régime, les partis d’opposition et la société civile, il est crucial de garantir les libertés fondamentales d’association et d’expression, essentielles pour l’éveil citoyen en Afrique. Le respect de la séparation des pouvoirs est un pilier indispensable à la préservation de l’indépendance judiciaire et de l’état de droit.

Les forces de l’ordre doivent adopter une gestion plus appropriée et proportionnée des manifestations. À cette fin, une révision de la doctrine de maintien de l’ordre, une formation accrue des agents et une surveillance de leurs opérations par des autorités indépendantes et des associations de défense des droits humains sont impératives.

Les organisations régionales et internationales doivent à nouveau appeler au dialogue.

Le recours fréquent et disproportionné à la force, qui peut s’avérer meurtrier, est extrêmement préjudiciable. Il risque d’inciter les citoyens, en particulier les jeunes, à la violence et de les radicaliser, augmentant significativement le risque d’escalade lors des affrontements.

Face à la détermination du gouvernement, l’adoption de ces mesures semble peu probable. En l’absence de voix dissidentes crédibles au Tchad, il est impératif que les organisations régionales et internationales relancent leurs appels au dialogue. L’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique centrale et l’ONU, qui ont toutes soutenu la transition et le retour à l’ordre constitutionnel, sont particulièrement concernées par cette actualité africaine.

La préoccupation exprimée par l’ONU est un pas positif, mais un plaidoyer plus ferme auprès des partenaires tchadiens serait encore plus efficace pour soutenir les citoyens africains.