20 mai 2026
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Le corridor Dakar-Bamako, colonne vertébrale des échanges commerciaux entre le Sénégal et le Mali, traverse une crise sécuritaire sans précédent. L’Union des routiers sénégalais (URS) vient de donner l’ordre à ses chauffeurs de suspendre tous les trajets vers le territoire malien. Cette décision radicale est motivée par la flambée des attaques perpétrées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), affilié à Al-Qaïda, qui cible désormais systématiquement les convois de marchandises.

Un axe commercial vital paralysé par l’insécurité croissante

La route reliant Dakar à Bamako n’est pas une simple voie de communication. C’est l’artère vitale qui alimente l’économie malienne en produits de première nécessité. Hydrocarbures, denrées alimentaires, matériaux de construction et équipements transitent quotidiennement par cet axe depuis que le Mali, privé d’accès à la mer, dépend à plus de 80 % du port de Dakar. La fermeture des frontières avec la Côte d’Ivoire pendant la crise diplomatique avait déjà forcé Bamako à se tourner vers son voisin sénégalais. Aujourd’hui, l’arrêt des convois menace d’asphyxier l’approvisionnement de la capitale malienne.

Sans les camions sénégalais, les marchés de Bamako pourraient connaître des ruptures d’approvisionnement en carburant et en biens essentiels. Cette situation, couplée à une inflation déjà élevée, risquerait de provoquer une flambée des prix dans les prochaines semaines, aggravant la crise économique que traverse le pays.

Le Jnim étend sa stratégie de déstabilisation économique

Depuis fin avril, le Jnim a radicalement intensifié ses attaques contre la logistique sahélienne. Les jihadistes ne se contentent plus de cibler les forces armées : ils attaquent désormais les camions-citernes, les remorques de marchandises et les véhicules de transport collectif sur les principaux axes reliant Bamako aux frontières du Sénégal et de la Mauritanie. Cette tactique, déjà utilisée dans le centre du Mali, s’étend désormais vers l’ouest, une zone jusqu’ici relativement préservée.

Les objectifs poursuivis par le groupe sont doubles. D’une part, il cherche à étouffer économiquement les zones contrôlées par l’armée malienne, démontrant l’incapacité des autorités à garantir la sécurité des routes. D’autre part, ces raids permettent aux combattants de s’approvisionner en carburant et en biens manufacturés, essentiels pour maintenir leur activité dans les zones rurales reculées.

Les transporteurs sénégalais paient un lourd tribut. Plusieurs chauffeurs ont été tués, blessés ou pris en otage lors d’embuscades récentes. Les véhicules incendiés représentent des pertes financières colossales pour des entreprises souvent familiales, généralement non couvertes par des assurances contre le risque jihadiste.

Le Sénégal face à un dilemme économique et diplomatique

La décision de l’URS place le gouvernement sénégalais dans une position délicate. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Bassirou Diomaye Faye, Dakar a privilégié le dialogue avec les juntes sahéliennes, s’éloignant de la ligne dure adoptée par la CEDEAO sous l’ancienne présidence. Cependant, l’escalade de l’insécurité sur le corridor menace directement les intérêts économiques du Sénégal et la sécurité de ses ressortissants.

Le port de Dakar, qui avait bénéficié du report des flux maliens, pourrait voir son trafic de conteneurs diminuer si l’évacuation terrestre vers Bamako reste bloquée. Plusieurs opérateurs logistiques envisagent déjà des solutions alternatives, comme le détour par la Mauritanie, bien plus long et coûteux, ou l’utilisation du rail, dont la capacité reste limitée.

Au-delà des frontières sénégalaises, c’est l’ensemble de l’économie ouest-africaine qui est ébranlée. La capacité du Jnim à paralyser un axe de plus de 1 200 kilomètres illustre l’ampleur du vide sécuritaire laissé par le retrait des partenaires occidentaux et la réorganisation de l’Alliance des États du Sahel. Une coordination entre Dakar et Bamako pour rouvrir le corridor reste une hypothèse incertaine, d’autant que les autorités maliennes ont jusqu’ici écarté cette possibilité.