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comprendre la rivalité algéro-marocaine : une stratégie nationale enracinée dans l’histoire
Par Mohamed Chtatou
Pourquoi l’Algérie place-t-elle systématiquement le Maroc au cœur de sa politique étrangère ?
Parmi les dynamiques géopolitiques les plus complexes du Maghreb, la relation entre l’Algérie et le Maroc occupe une place centrale, tant par son intensité que par ses répercussions sur la stabilité régionale. Depuis leur indépendance respective en 1956 et 1962, ces deux États ont entretenu une relation marquée par des cycles de coopération et de tensions extrêmes, oscillant entre guerre ouverte, ruptures diplomatiques et rivalité structurelle. Cette rivalité, souvent décrite comme une « guerre froide maghrébine », soulève une question essentielle : le Maroc est-il devenu, non pas un simple partenaire, mais un adversaire systématique dans la stratégie nationale à long terme de l’Algérie ?
L’hypothèse d’une obsession algérienne envers Rabat, réduite à une logique unique, serait une simplification excessive. L’Algérie, avec ses 32 millions d’habitants, une économie dépendante des hydrocarbures et des défis internes majeurs, ne peut se résumer à une seule ligne de conduite. Pourtant, force est de constater que la rivalité avec le Maroc influence profondément sa diplomatie, sa sécurité, son économie et même sa légitimité politique. Ce phénomène s’enracine dans une histoire coloniale et postcoloniale conflictuelle, structurée par des différends territoriaux persistants et des narratifs identitaires concurrents. Pour comprendre cette dynamique, il convient d’explorer ses origines, ses manifestations contemporaines et ses conséquences pour l’Afrique du Nord.
Les racines historiques d’un conflit durable
L’antagonisme algéro-marocain plonge ses racines dans la cartographie coloniale du début du XXe siècle. La France, en redessinant les frontières entre l’Algérie et le Maroc, a annexé des territoires revendiqués par Rabat, notamment autour de Tindouf et Figuig. Ces tracés arbitraires ont créé des tensions préfigurant les conflits futurs. L’indépendance du Maroc en 1956, suivie de celle de l’Algérie en 1962, a révélé des divergences idéologiques et stratégiques majeures. Alors que le Maroc soutenait le FLN algérien pendant la guerre d’indépendance, il espérait une reconnaissance de ses revendications territoriales en échange. Mais Alger, sous Ahmed Ben Bella, a adopté une posture intransigeante : les frontières coloniales étaient intangibles, une doctrine consolidée par la résolution de l’Organisation de l’unité africaine en 1964.
Cette divergence a conduit à la guerre des Sables en octobre 1963, un conflit bref mais symbolique qui a ancré dans les deux camps une méfiance durable. Pour l’Algérie, le Maroc était perçu comme un État irrédentiste, soutenu par l’Occident, tandis que pour le Maroc, l’Algérie incarnait un régime idéologique proche de Moscou, prêt à recourir à la force. Ces perceptions, bien que biaisées, ont survécu au temps et resurgissent à chaque crise diplomatique.
Le Sahara occidental : un différend qui structure la rivalité
Si la guerre des Sables a forgé les perceptions mutuelles, le différend du Sahara occidental a donné une dimension institutionnelle et durable à la rivalité. En 1975, le retrait espagnol de sa colonie saharienne, accéléré par la Marche verte marocaine, a déclenché un conflit toujours d’actualité. Le Maroc, ayant annexé et administré la majeure partie du territoire, propose un plan d’autonomie sous sa souveraineté, tandis que l’Algérie, sans revendiquer de territoire, soutient le Polisario et la République arabe sahraouie démocratique dans les enceintes internationales.
Chaque partie présente sa position comme un principe intangible. Alger invoque la doctrine d’autodétermination de l’ONU et son héritage anticolonial, tandis que Rabat défend l’intégrité territoriale comme une cause nationale sacrée. Ce blocage mutuel a transformé un différend local en un axe central de la politique étrangère algérienne, influençant ses alliances continentales et ses stratégies régionales.
Diplomatie et politique intérieure : deux faces d’une même stratégie
La politique étrangère algérienne, depuis les années 1970, semble souvent guidée par un objectif implicite : limiter l’influence marocaine. Plusieurs exemples illustrent cette tendance. Au sein de l’Union africaine, Alger a joué un rôle clé dans l’admission de la République sahraouie en 1984, provoquant le retrait marocain de l’organisation pendant 33 ans. Plus récemment, la normalisation marocaine avec Israël en 2020 a été interprétée par Alger comme une menace sécuritaire, renforçant la perception d’un encerclement stratégique.
Sur le plan intérieur, la rivalité avec le Maroc a également servi de levier politique. Pendant la guerre civile des années 1990, puis lors du mouvement du Hirak en 2019, les autorités algériennes ont mobilisé la rhétorique de la menace extérieure pour consolider leur légitimité et détourner l’attention des crises internes. Bien que l’État algérien ne repose pas exclusivement sur cette stratégie, la coïncidence entre les périodes de tension sociale et l’intensification de la mobilisation anti-marocaine suggère une instrumentalisation calculée de la rivalité.
Le coût économique d’une rivalité prolongée
L’impact économique de cette rivalité est l’un des plus visibles. L’Union du Maghreb arabe, créée en 1989, reste moribonde, avec un commerce intra-régional parmi les plus faibles au monde. La fermeture de la frontière terrestre depuis 1994 et la suspension du Gazoduc Maghreb-Europe en 2021 ont privé les deux pays de ressources stratégiques. L’Algérie a redirigé ses exportations gazières vers l’Europe via Medgaz, tandis que le Maroc a lancé le projet de gazoduc Nigeria-Maroc, contournant explicitement l’Algérie.
Les économistes soulignent que cette rivalité a coûté au Maghreb des gains de bien-être considérables. Une intégration régionale effective, exploitant les complémentarités entre l’énergie algérienne et l’industrie marocaine, pourrait générer des dividendes substantiels. Pourtant, les deux États persistent dans des stratégies parallèles, dupliquant les infrastructures et s’affrontant sur le leadership continental.
Sécurité et modèles de développement : une compétition dangereuse
La rivalité se manifeste également dans le domaine militaire. L’Algérie consacre une part importante de son budget à la défense, justifiée par les menaces sahéliennes, tandis que le Maroc modernise ses forces armées avec des équipements américains et israéliens. Chaque acquisition est perçue par l’autre comme une provocation, alimentant un dilemme de sécurité classique où les mesures défensives deviennent offensives.
Sur le plan du développement, les deux pays ont adopté des modèles concurrents. Le Maroc mise sur la diplomatie économique et les infrastructures atlantiques, tandis que l’Algérie privilégie un engagement souverainiste en Afrique subsaharienne. Ces approches, bien que distinctes, sont systématiquement interprétées par l’autre comme des tentatives d’encerclement, empêchant toute synergie régionale.
Une rivalité aux multiples dimensions : médias, culture et mémoire
La bataille ne se limite pas à la diplomatie ou à l’économie. Les deux pays investissent massivement dans leur diplomatie publique, mobilisant des réseaux médiatiques, des lobbies et des think tanks pour façonner l’opinion internationale. Le Maroc a réussi à obtenir la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental en 2020, tandis que l’Algérie s’appuie sur des alliances idéologiques, notamment avec des mouvements pro-Polisario en Europe et en Afrique.
La dimension culturelle et identitaire ajoute une couche supplémentaire à ce conflit. Bien que l’Algérie et le Maroc partagent un héritage amazigh commun, cet héritage a été refracté à travers le prisme de la rivalité. Les revendications autonomistes en Kabylie, par exemple, ont parfois été attribuées à une ingérence marocaine, tandis que Rabat a intégré l’identité amazighe dans un récit national inclusif. Cette divergence illustre comment un passé commun peut être instrumentalisé pour alimenter les tensions.
L’Algérie peut-elle se libérer de cette logique ?
Contrairement aux apparences, la rivalité avec le Maroc n’est pas le seul déterminant de la politique algérienne. Le pays fait face à des défis internes majeurs : transition post-Hirak, diversification économique, emploi des jeunes, sécurité alimentaire et gestion des frontières sahéliennes. Pourtant, la rivalité avec Rabat reste l’un des principes organisateurs les plus constants et coûteux de sa stratégie régionale.
Peu de domaines échappent à cette logique. La diplomatie, la défense, l’énergie et même la politique intérieure sont filtrées à travers le prisme de la rivalité. Cette configuration, bien que coûteuse, offre également des avantages politiques en interne, permettant à l’élite dirigeante de mobiliser la population autour d’une cause nationale.
Le véritable enjeu pour l’avenir du Maghreb n’est pas de déterminer qui porte la plus grande responsabilité dans cette impasse, mais de reconnaître que la rivalité, bien qu’enracinée dans l’histoire, est devenue une logique auto-entretenue. Cette dynamique absorbe les différends initiaux et les transforme en une confrontation permanente, limitant le potentiel de coopération régionale.
Vers une normalisation ? Les pistes pour l’avenir
Des mesures de confiance pourraient permettre d’apaiser les tensions sans exiger la résolution du différend du Sahara occidental. Un dialogue technique sur les menaces sahéliennes communes, des échanges économiques sectoriels ciblés ou des contacts consulaires limités pourraient, en principe, commencer à éroder la rigidité de l’impasse actuelle.
Cependant, la réussite de telles initiatives dépend de facteurs internes aux deux pays. En Algérie, la transition politique post-Hirak et l’équilibre entre factions réformistes et conservatrices seront déterminants. Au Maroc, la consolidation diplomatique autour de la souveraineté saharienne réduit les incitations à des concessions. Enfin, la recomposition des alliances internationales, notamment avec les États-Unis, la Russie et la Chine, pourrait soit durcir soit atténuer la rivalité.
Conclusion : une rivalité qui coûte cher au Maghreb
La relation entre l’Algérie et le Maroc illustre comment un différend historique peut évoluer en une logique organisatrice auto-entretenue, influençant tous les aspects de la politique nationale et régionale. Bien que l’Algérie ne soit pas réduite à cette rivalité, celle-ci reste un fil conducteur de sa stratégie depuis 1962, se durcissant même avec le temps.
Le Maghreb, avec son potentiel économique et humain considérable, paie le prix fort de cette rivalité. Les gains d’intégration inexploités, les infrastructures dupliquées et les dépenses de défense mutuellement destructrices rappellent que les conflits prolongés, même enracinés dans l’histoire, finissent par coûter bien plus cher que les concessions.
L’enjeu n’est donc pas de désigner un coupable, mais de reconnaître que la géographie partagée du Maghreb pourrait devenir un atout plutôt qu’une frontière perpétuellement disputée. Pour y parvenir, il faudra que les deux pays osent briser le cycle de la rivalité et explorer des formes de coopération pragmatique, même limitées. L’avenir du Maghreb dépendra de leur capacité à sortir de cette logique à somme nulle.