3 juin 2026
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Depuis le coup d’État de septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré, à la tête du Burkina Faso, a captivé l’attention continentale. Sa rhétorique, marquée par la dénonciation de l’impérialisme occidental, l’expulsion des forces françaises et l’invocation fréquente de l’héritage de Thomas Sankara, a fait de lui une figure populaire sur les réseaux sociaux, de Dakar à Lagos. Pourtant, des organisations internationales de défense des droits humains révèlent une réalité troublante : des massacres ethniques perpétrés par ses milices contre les Peuls, l’un des peuples les plus anciens et répandus d’Afrique. Cette divergence entre les affirmations et les actions soulève une interrogation fondamentale : la vision panafricaniste du régime peut-elle subsister face à ces graves allégations ?

Violences ciblées : des atrocités documentées contre les civils peuls

Les 10 et 11 mars 2025, la ville de Solenzo et ses environs, situés dans la région de la Boucle du Mouhoun, ont été le théâtre de massacres de civils peuls. Des miliciens des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), une force paramilitaire pro-gouvernementale mise en place par Traoré, sont accusés d’avoir commis ces atrocités. Human Rights Watch a analysé onze vidéos circulant en ligne, montrant des dizaines de victimes – hommes, femmes et enfants – morts ou agonisants, certains ligotés. Des individus en uniforme de milice locale étaient visibles parmi eux. Dans l’une de ces vidéos, une voix s’adressant à une femme peule déclare : « Vous, les Peuls, vous croyez pouvoir prendre le contrôle du Burkina Faso ? Jamais ! Votre seule option est de disparaître. » Ces propos soulignent clairement la dimension ethnique de ces violences.

L’incident de Solenzo ne constitue pas un événement isolé. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré, les agressions contre les communautés peules ont connu une forte recrudescence, principalement en raison de l’intensification de l’utilisation des VDP. Les opérations de contre-insurrection visant les groupes armés islamistes ont malheureusement estompé la distinction entre combattants et civils peuls, entraînant des abus généralisés. Un éleveur de soixante ans, rescapé de l’attaque du 11 mars, témoigne sans équivoque : « L’arrivée d’Ibrahim Traoré… et le recrutement massif de VDP ont tout changé. »

Le bilan humain est alarmant. Entre janvier et juillet 2024, l’armée burkinabè et les VDP auraient tué au moins un millier de civils et procédé à des disparitions forcées lors d’opérations antiterroristes, selon l’organisation ACLED. Le 25 février de la même année, l’armée aurait exécuté sommairement au moins 223 civils, dont 56 enfants, dans les villages de Nondin et Soro, dans la région du Nord. Human Rights Watch considère que ces tueries présentent les caractéristiques de crimes contre l’humanité.

La réaction du pouvoir face aux révélations sur les massacres de Solenzo fut tout aussi éloquente. Le 22 mars 2025, Ibrahim Traoré a qualifié les publications de la presse internationale de « médias impérialistes mensongers » visant à diviser les Burkinabè. Il a ensuite menacé ceux qui « se laissent manipuler » de les « aligner » et de les « allumer comme les autres ». Ces menaces ont rapidement été suivies d’effets : cinq membres d’une ONG ayant dénoncé les massacres ont été enlevés en plein Ouagadougou par des agents des services de sécurité. Le ciblage ethnique ne semble donc pas être une dérive, mais plutôt une action préméditée et organisée.

Le panafricanisme originel : un idéal de justice et d’unité

Pour saisir l’écart idéologique entre les discours et les actes de Traoré, il est essentiel de revenir aux fondements du panafricanisme authentique. Ce mouvement, né au début du XXe siècle avec W.E.B. Du Bois et Marcus Garvey, puis structuré par des figures telles que Kwame Nkrumah, Sékou Touré, Julius Nyerere et Thomas Sankara lui-même, repose sur des principes philosophiques clairs : l’unité des peuples africains au-delà des frontières et des ethnies, la dignité inhérente à chaque individu africain, et la lutte contre toute forme d’oppression, y compris celle exercée par des gouvernants africains sur leur propre population.

Thomas Sankara, dont Traoré se réclame, était catégorique sur ce point. Sa révolution de 1983 prônait l’inclusion : il s’efforçait de réconcilier les communautés rurales, de valoriser les cultures minoritaires, et n’aurait jamais cautionné l’extermination d’un groupe ethnique sous prétexte de sécurité. Nkrumah, pour sa part, avait théorisé que l’unité africaine était indissociable de la justice sociale interne : un État qui opprime une partie de sa population ne peut pas être un acteur d’émancipation continentale.

Un observateur burkinabè a formulé cette tension avec perspicacité : « À force de vouloir instrumentaliser le passé pour masquer le présent, à force de se présenter comme l’héritier, on finit par imposer les mêmes chaînes que l’on prétendait briser pour les Africains. Une révolution sans justice ni liberté n’est qu’un mot vide de sens, bénéficiant uniquement à ceux qui sont au pouvoir. »

Souveraineté : pour qui et contre qui ?

Ibrahim Traoré a souvent exhorté ses homologues africains à « cesser de se comporter comme des marionnettes qui dansent à chaque fois que les impérialistes tirent les ficelles ». Cette formule, largement relayée en ligne, résume son positionnement : une souveraineté africaine face aux puissances étrangères. Cependant, une souveraineté qui s’exerce contre les Peuls du Burkina Faso, contre les journalistes emprisonnés, et contre les partis politiques dissous (le 29 janvier 2026, le gouvernement de la « Révolution progressiste populaire » a interdit l’ensemble des partis), ne peut être qualifiée de souveraineté populaire. Il s’agit plutôt d’une autocratie militaire déguisée en révolution.

Le paradoxe central du régime Traoré réside dans cette contradiction : il aspire à libérer l’Afrique de la domination extérieure tout en instaurant une domination intérieure fondée sur l’ethnicité. Les Peuls, présents dans plus de vingt pays africains, du Sénégal au Soudan, de la Guinée au Cameroun, représentent l’un des peuples les plus transnationaux du continent. Les persécuter au nom d’une identité nationale burkinabè restrictive est un acte profondément anti-panafricaniste, niant la légitimité d’un peuple africain sur le sol africain.

Par ailleurs, le rapprochement de Traoré avec la Russie contredit la rhétorique anti-impérialiste dans ses fondements. En 2024, la Russie a déployé l’Africa Corps, composé de mercenaires issus de l’ex-Groupe Wagner. Substituer une tutelle française par une tutelle russe, tout en laissant des milices massacrer des civils, ne constitue pas une révolution. C’est un simple changement de suzerain.

Le silence d’une partie de la diaspora : une complicité préoccupante

Ce qui rend la situation d’autant plus alarmante est l’indulgence dont bénéficie Traoré auprès d’une frange de l’opinion panafricaniste mondiale. Des personnalités comme le rappeur américain Meek Mill ont exprimé leur admiration pour « l’énergie et le cœur » du capitaine, parfois sans une connaissance approfondie des réalités politiques burkinabè. Les réseaux sociaux ont contribué à bâtir autour de lui un mythe, celui du jeune révolutionnaire africain pur et insoumis, au détriment d’une analyse rigoureuse de ses actions de gouvernance.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Un nationalisme mal informé a souvent servi à masquer les crimes de dirigeants africains, en parant leur autoritarisme d’un vernis anti-colonial. Le véritable défi du panafricanisme est précisément de résister à cette mystification : admirer la rupture avec la France sans s’interroger sur les massacres de Solenzo, c’est privilégier le symbole au détriment de la substance, le geste au détriment de la vie humaine.

La dignité peule : un enjeu panafricain essentiel

Le véritable critère d’une vision panafricaniste ne réside pas dans les discours prononcés lors de forums internationaux. Il se mesure au sort réservé à la veuve peule de Solenzo, à l’éleveur déplacé de la Boucle du Mouhoun, à l’enfant de onze ans ayant survécu au milieu des cadavres.

Nkrumah, Sankara et Lumumba n’ont pas sacrifié leur vie pour qu’un chef militaire africain organise des pogroms contre ses propres citoyens. Le panafricanisme n’est pas une simple esthétique de la rupture avec l’Occident ; c’est avant tout une éthique de la solidarité entre Africains. À cet égard, au vu de ses actions documentées, le bilan du capitaine Traoré interpelle autant qu’il divise.

Le capitaine Traoré commande directement les forces armées et dirige le pays sans aucun contrôle institutionnel, ayant déclaré en avril 2025 que le Burkina Faso était désormais engagé dans une « révolution progressiste populaire ». Une révolution qui, pour les Peuls de la Boucle du Mouhoun, prend malheureusement la forme d’une condamnation à mort ethnique.