11 mai 2026
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La période post-révolte au Burkina Faso a vu l’émergence d’une gouvernance transitoire, dont la légitimité a été façonnée par les intérêts géopolitiques et les contraintes régionales. La désignation de Michel Kafando comme Président de la Transition, bien que perçue comme anticonstitutionnelle par certains, a marqué le début d’une phase d’un an, dotée d’institutions provisoires.

Dans un climat de reconstruction politique, les nouvelles structures du pouvoir se sont progressivement articulées. Après le départ précipité du président Blaise Compaoré de Kosyam, la capitale Ouagadougou semblait retrouver une quiétude relative, malgré les incertitudes.

Au cœur de cette période, le lieutenant-colonel Isaac Zida a fait une apparition remarquée, assumant initialement les prérogatives d’un chef d’État. Ses motivations réelles ont suscité de nombreuses interrogations : était-ce une manœuvre concertée avec Blaise Compaoré et le général Gilbert Diendéré pour maintenir une certaine emprise sur le pouvoir ? L’engagement d’un officier du Régiment de la Sécurité Présidentielle (RSP) aux côtés des manifestants laissait place à la méfiance. Les premières mesures militaires, telles que la suspension de la Constitution et la dissolution de l’Assemblée Nationale, ont fait craindre une dérive vers une junte, menaçant de confisquer la victoire populaire obtenue au prix du sang.

Face à cette situation, l’Union Africaine a rapidement brandi la menace de sanctions, tandis que les chefs d’État de la CEDEAO – incluant John Dramani Mahama du Ghana, Goodluck Jonathan du Nigeria et Macky Sall du Sénégal – se sont rendus à Ouagadougou pour sonder les militaires. Les précédents des coups d’État en Guinée (Daddis Camara) et au Mali (Sanogo) ont sans doute incité les officiers burkinabés à la prudence : une prise de pouvoir par la force est rarement impunie, et un processus de sortie de crise trop long risquerait d’isoler le pays et d’engendrer une impopularité croissante.

L’armée a finalement opté pour une solution de compromis, formalisée par la Charte de la Transition. Cet accord prévoyait une présidence civile pour la Transition, tandis que l’armée conserverait une influence significative au sein du gouvernement. Un Conseil National de Transition (CNT) de 90 membres a été créé pour accueillir les acteurs clés de la lutte. Un comité de désignation, composé d’une vingtaine de membres, a été chargé de nommer le Président de la République de Transition, pour un mandat limité jusqu’en novembre 2015, date initialement prévue pour la fin du mandat de Blaise Compaoré.

Pour la nomination du chef de l’État, les différentes forces vives de la nation – l’armée, la société civile, les partis d’opposition, les autorités religieuses et traditionnelles – ont proposé des listes de candidats. Cinq personnalités ont été finalement retenues : les journalistes Newton Ahmed Barry et Chériff Sy Moumina, l’archevêque de Bobo Dioulasso Mgr Ouédraogo, le diplomate Michel Kafando et l’ancienne ministre Joséphine Ouédraogo. Mgr Ouédraogo, initialement pressenti, a rapidement décliné l’offre pour se consacrer à ses fonctions ecclésiastiques.

Michel Kafando et Joséphine Ouédraogo se distinguaient par leur expérience au sein de grandes institutions internationales. Madame Joséphine Ouédraogo avait travaillé à la Commission Économique des Nations-Unies pour l’Afrique (CEA), tandis que Michel Kafando avait représenté le Burkina Faso à l’ONU à New York à deux reprises (1981-1982 et 1998-2011). Au Burkina Faso, l’héritage de Thomas Sankara continue de diviser le paysage politique. Joséphine Ouédraogo fut ministre de l’Essor Familial et de la Solidarité (1984-1987), et Michel Kafando ministre des Affaires Étrangères sous Thomas Sankara en 1982. Des désaccords idéologiques et diplomatiques avaient marqué leurs relations à l’époque.

Une carrière internationale offrait un atout majeur en termes de crédibilité et de réseau, un avantage que ne possédaient pas les journalistes proposés par l’opposition.

Michel Kafando, diplomate retraité, a ainsi mis de côté ses activités agricoles à Saponé pour assumer la lourde tâche de diriger la nation. Il a cumulé la présidence de la Transition et le portefeuille des Affaires Étrangères, une double casquette facilitant les échanges diplomatiques en offrant un interlocuteur unique et en contournant le chef du gouvernement, Isaac Zida.

La situation burkinabé a été attentivement suivie par plusieurs capitales : Accra (présidence de la CEDEAO), Addis-Abeba (Union Africaine), Paris et Washington, chacune guidée par des considérations géopolitiques. L’investiture de Michel Kafando a vu la présence de plusieurs chefs d’État (Mauritanie, Ghana, Togo, Bénin, Mali, Niger), marquant une volonté de réhabiliter le Burkina Faso. Cette présence massive visait-elle à cautionner le rétablissement d’une Constitution pourtant suspendue quelques semaines auparavant ? Les États-Unis, attachés au principe de l’onction électorale, ont néanmoins maintenu leur coopération, notamment pour la surveillance du Sahel, où le Burkina Faso et la Mauritanie sont des points d’appui stratégiques. La communauté internationale a ainsi trouvé un moyen de légitimer la transition et de rétablir une forme de légalité constitutionnelle.

Sur les 26 postes ministériels, l’armée a conservé quatre portefeuilles stratégiques : le Premier Ministre a également pris la Défense ; le colonel Auguste Denise Barry, ancien ministre de la Sécurité, a été nommé à l’Administration Territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité (MATDS) ; le colonel David Kabré, porte-parole d’Isaac Zida, a hérité des Sports ; et Boubacar Ba a pris les rênes du ministère stratégique des Mines et de l’Énergie. Joséphine Ouédraogo a obtenu le poste de Garde des Sceaux, tandis qu’Augustin Loada, universitaire et figure de la société civile, a été nommé à la Fonction Publique. Adama Sagnon, désigné ministre de la Culture, a dû démissionner peu après sa nomination, sous la pression de la société civile qui lui reprochait d’avoir classé le dossier Norbert Zongo.

Le Conseil National de Transition (CNT), l’organe législatif provisoire, a élu Chériff Sy Moumina, un des candidats malheureux à la présidence de la Transition, à sa tête par 71 voix sur 90. Il reste désormais à finaliser les institutions et les mécanismes essentiels pour garantir des élections transparentes et équitables, tels que la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI), le code électoral et diverses lois organiques.

Quelles missions pour cette courte période transitoire ?

Dès début décembre, Michel Kafando a signé le décret présidentiel instituant la Commission de la Réconciliation Nationale et des Réformes (CRNR). L’étendue et la durée du mandat de cet organe suscitent des interrogations. Plus de 27 ans après l’assassinat de Thomas Sankara, le pays de l’Homme Intègre aspire à une catharsis nationale. L’une des premières décisions de Kafando fut d’autoriser des investigations pour identifier le corps de Thomas Sankara. Le Premier Ministre Isaac Zida a également promis d’« ouvrir entièrement » le dossier et d’envisager une demande d’extradition de Blaise Compaoré auprès du Maroc.

Ces annonces, bien que fortes, ont ouvert une véritable boîte de Pandore. La résolution de tels dossiers historiques dépasse probablement la durée de la période de transition. Ces déclarations visaient-elles à rassurer les opposants de l’ancien régime ? En tant que ministre de la Défense, la réforme de l’armée devait être la priorité de Zida. Dans ce contexte, le général Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré et supérieur hiérarchique direct d’Isaac Zida, a été démis de ses fonctions par le président Michel Kafando. Il a été remplacé par le commandant Théophile Nikièma, ancien chef du Bureau « Opérations et Instruction » du RSP et directeur de la Documentation Extérieure, le service de renseignements du palais de Kosyam.

La loyauté du lieutenant-colonel Isaac Zida et du commandant Théophile Nikièma envers le général Gilbert Diendéré reste une question ouverte. Le Burkina Faso a réussi à désamorcer la crise politique du 30 octobre, qui a conduit à la chute de Blaise Compaoré, sans incidents majeurs. L’intervention du RSP lors des échauffourées aurait pu dégénérer en guerre civile. Ne serait-il pas plus judicieux de se concentrer sur l’organisation des élections plutôt que de risquer de déstabiliser le pays en rouvrant le dossier Sankara et en ciblant des personnalités civiles et militaires encore en vie ?

Comment éviter une « chasse aux sorcières » ? Deux directeurs généraux de grandes entreprises nationales, considérés comme proches de la famille de l’ancien président, ont déjà été limogés : Jean-Baptiste Bérehoundougou de la Société Nationale Burkinabè des Hydrocarbures (SONABHY) et Jean Christophe Ilboudo de la Société Nationale Burkinabè d’Électricité (SONABEL). Un acte de contrition, comme celui de Gilbert Noël Ouédraogo de l’Alliance pour la Démocratie et la Fédération – Rassemblement Démocratique Africain (ADF-RDA), peut contribuer à l’apaisement, sans pour autant effacer les dérives passées. L’hommage national rendu aux sept victimes tombées les 30 et 31 octobre, désormais inhumées au cimetière de Gounghin, s’inscrit également dans cette démarche de réconciliation.

La CRNR survivra-t-elle au-delà de la période de transition ? Maintenant que toutes les institutions sont en place, les acteurs politiques vont se préparer pour les échéances électorales. Aucun poids lourd n’a souhaité occuper un siège au sein de l’Exécutif ou du CNT, une décision qui implique de facto une inéligibilité aux futurs scrutins. Les candidats à la présidentielle sont déjà dans les starting-blocks. La création du CNT a d’ailleurs marqué l’auto-dissolution du CFOP, la coalition de l’opposition. La véritable bataille politique devrait débuter dès le début de l’année 2015.