Depuis le coup d’État de septembre 2022 au Burkina Faso, chaque intervention publique du capitaine Ibrahim Traoré alimente les interrogations quant à la nature de son autorité et à l’orientation politique d’un pays en proie à une instabilité chronique. Les dernières déclarations du chef de l’État ne laissent désormais plus place au doute : elles révèlent une volonté assumée de légitimer une accession au pouvoir en dehors de tout cadre constitutionnel, présentant cette rupture comme une nouvelle norme acceptable dans le paysage politique national.
Un pouvoir né du canon, non des urnes
Ibrahim Traoré n’a jamais été élu par le peuple burkinabè. Son arrivée à la tête de l’État est le fruit d’un putsch militaire ayant renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même issu d’un précédent coup d’État ayant destitué le président Roch Marc Christian Kaboré. Cette succession de renversements illustre une rupture radicale avec les principes démocratiques, fondements traditionnels de la légitimité d’un dirigeant.
Les partisans de cette analyse soulignent un danger bien plus préoccupant que les circonstances de son accession : le discours qui tend à présenter la force comme une source de légitimité en soi. En revendiquant publiquement cette transgression de l’ordre constitutionnel, Ibrahim Traoré envoie, selon eux, un signal inquiétant : celui d’une normalisation de la violence comme moyen d’accéder au pouvoir, dès lors que celle-ci bénéficie d’un soutien populaire éphémère.
Le piège d’une légitimité fondée sur les armes
Si la légitimité d’un dirigeant ne repose plus sur les institutions, les élections ou l’État de droit, mais sur la capacité d’un groupe armé à s’imposer, alors chaque crise future pourrait justifier une nouvelle intervention militaire. Cette dynamique instaure un cercle vicieux où les armes prennent progressivement le pas sur les processus démocratiques, fragilisant durablement les institutions et plongeant le pays dans une instabilité chronique.
Les partisans du régime mettent en avant des thèmes mobilisateurs : la souveraineté retrouvée, la rupture avec certaines influences étrangères et l’exaltation du patriotisme. Pourtant, ces éléments, aussi mobilisateurs soient-ils, ne sauraient se substituer à une gouvernance efficace. L’histoire enseigne que les slogans nationalistes, fussent-ils populaires, ne comblent ni les lacunes économiques, ni les défis sécuritaires, ni le dysfonctionnement des institutions.
Entre communication et résultats tangibles : un déséquilibre alarmant
La gouvernance actuelle semble accorder une place disproportionnée à la communication politique. Les discours fleurissent, les symboles patriotiques abondent, et les manifestations de soutien sont largement amplifiées sur les réseaux sociaux. Pourtant, dans le même temps, les réalisations concrètes peinent à répondre aux attentes qui avaient justifié le coup d’État : la lutte contre le terrorisme, la reconquête des territoires perdus et l’amélioration du quotidien des Burkinabè.
La sécurité, priorité absolue, reste un point noir. Malgré les annonces et les réorganisations militaires, de vastes zones du pays demeurent sous la menace des groupes armés, subissant attaques meurtrières, déplacements massifs de populations et une crise humanitaire touchant des centaines de milliers de personnes. Dans certaines localités, l’accès aux soins, à l’éducation et aux services publics reste entravé, plongeant les habitants dans une précarité alarmante.
Économie en berne et pouvoir d’achat en chute libre
L’insécurité pèse également sur l’économie, paralysant les activités agricoles, freinant le commerce intérieur et décourageant les investissements. Les Burkinabè attendent avant tout des améliorations tangibles : des emplois stables, un pouvoir d’achat en hausse, un accès facilité aux services essentiels et une stabilité propice à la reconstruction de leur avenir. Or, ces attentes peinent à trouver des réponses à la hauteur des promesses formulées en 2022.
Les critiques pointent également une concentration croissante du pouvoir. Les espaces de contestation se réduisent, tandis que journalistes, membres de la société civile et opposants évoluent dans un climat où toute critique est souvent perçue comme une trahison de l’intérêt national. Cette assimilation entre soutien au régime et patriotisme constitue, selon eux, une dérive majeure. Dans une démocratie, aimer son pays n’implique pas de valider sans réserve les actions de ses dirigeants.
Le syndrome du pouvoir absolu : quand l’ivresse mène à la chute
L’adage populaire selon lequel « Jupiter rend fou celui qu’il veut perdre » résonne ici avec une pertinence particulière. Il ne s’agit pas d’une condamnation personnelle, mais d’une réflexion universelle sur les effets corrosifs du pouvoir. L’histoire regorge d’exemples de dirigeants convaincus que leur popularité, leur force ou leur mission historique les plaçaient au-dessus des règles communes. Beaucoup ont fini par considérer leur maintien au pouvoir comme une nécessité pour le salut de la nation, rejetant toute critique et marginalisant leurs opposants. Cette certitude les a souvent conduits à confondre leur destin personnel avec celui du pays.
C’est précisément ce risque que soulignent les observateurs du paysage politique burkinabè. Plus un dirigeant centralise le pouvoir et présente son autorité comme incontestable, plus il risque de perdre le contact avec les réalités vécues au quotidien. Les ovations lors des rassemblements, les campagnes de communication et les démonstrations de soutien ne sauront jamais remplacer une évaluation objective des résultats obtenus sur le terrain.
La légitimité ne se décrète pas
En définitive, la véritable légitimité d’un chef d’État ne se construit ni par la force, ni par les discours, ni par les défis lancés à l’extérieur. Elle repose sur le respect des institutions, la protection des citoyens, la garantie des libertés fondamentales, l’amélioration durable des conditions de vie et l’acceptation que le pouvoir n’est qu’un outil au service de la nation. C’est à l’aune de ces critères que sera jugé le bilan du capitaine Traoré. Tant que les réponses aux crises sécuritaire, économique et sociale resteront insuffisantes, les interrogations sur la légitimité et la durabilité de son pouvoir alimenteront inévitablement le débat politique burkinabè.