Former une nouvelle génération d’officiers pendant que des milliers de Burkinabè continuent de fuir leur foyer : cette contradiction interroge la pertinence d’une armée renforcée face à l’urgence humanitaire.
Une école militaire pour quel avenir national ?
Le Burkina Faso a ouvert les portes de son Institut de l’Enseignement Militaire Supérieur Tiéfo-Amoro, où la première promotion de 28 officiers stagiaires se prépare aux défis stratégiques et géopolitiques. L’objectif affiché est clair : renforcer la souveraineté militaire du pays et adapter l’appareil de défense aux réalités locales. Mais dans un contexte où des milliers de civils quittent encore leurs villages, cette initiative soulève une question cruciale : cette militarisation est-elle la réponse adaptée à la crise actuelle ?
Sur le papier, former ses propres officiers représente une avancée vers l’autonomie stratégique. Pourtant, la réalité du terrain semble contradictoire. Avec plus de 2,1 millions de personnes déplacées à la fin de l’année 2025, dont plus de 2 millions en interne, et plus de 221 000 Burkinabè ayant fui vers les pays voisins en 2025, le paradoxe est flagrant. Si la sécurité est au cœur des priorités nationales, pourquoi tant de citoyens continuent-ils à chercher refuge ailleurs ?
Militaireisation ou dérive institutionnelle ?
Le débat ne porte plus seulement sur l’opportunité de renforcer l’armée. Il soulève une problématique plus profonde : l’armée est-elle en train de devenir le pilier central de l’État burkinabè ? Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, les responsables militaires ont pris une place prépondérante dans l’organisation nationale. Les orientations stratégiques contre les groupes armés émanent désormais directement des haut gradés, et la doctrine militaire influence de plus en plus les décisions politiques.
Cette tendance n’est pas sans risques. Concentrer l’essentiel des ressources, de l’attention et des pouvoirs sur la dimension militaire peut marginaliser d’autres leviers essentiels à la reconstruction du pays : administration civile, économie locale, justice sociale ou encore services publics. Un État ne peut se réduire à une logique de guerre. Il doit aussi garantir à ses citoyens la possibilité de vivre en sécurité sur leurs territoires, sans avoir à migrer massivement vers l’étranger.
La souveraineté ne se décrète pas par les effectifs
Dans les discours officiels, la souveraineté est souvent associée à la puissance militaire. Pourtant, une armée solide ne suffit pas à garantir la stabilité d’un pays. La vraie souveraineté se mesure dans la capacité à protéger chaque citoyen, là où il vit. Que signifie-t-elle si des familles burkinabè continuent de fuir vers la Côte d’Ivoire, où près de 82 000 réfugiés sont encore recensés en juin 2026 ?
Un pays souverain est celui où un agriculteur peut cultiver sans craindre une attaque.
Un pays souverain est celui où une école peut fonctionner sans que les enfants ne soient déplacés par peur des violences.
Un pays souverain est celui où l’État protège suffisamment ses citoyens pour que l’exil ne soit plus une stratégie de survie.
Or, les statistiques montrent que le défi reste entier. Le HCR recense plus de 2 millions de déplacés internes et des milliers de personnes ayant quitté le pays. Ces chiffres ne reflètent pas seulement une crise sécuritaire : ils témoignent d’un échec collectif à offrir une alternative à ceux qui choisissent la fuite.
Guerre totale ou équilibre des priorités ?
Le Burkina Faso est effectivement en guerre contre des groupes armés. Cette réalité justifie des mesures exceptionnelles, y compris le renforcement de l’armée. Mais peut-on se permettre d’y voir la matrice unique de la reconstruction nationale ? Une société entière ne peut fonctionner uniquement sous le prisme de la guerre.
La formation d’une élite militaire peut renforcer l’autonomie stratégique du pays. Cependant, elle ne doit pas devenir le symbole d’une transformation où l’armée dicterait les orientations politiques, économiques et sociales. À ce stade, le risque serait de perdre de vue l’objectif premier : permettre aux Burkinabè de vivre dignement sur leurs terres.
Le défi ultime du président Traoré
Le véritable test pour Ibrahim Traoré ne réside pas dans sa capacité à former des officiers ou à créer des institutions militaires. Il se situe dans la réponse à une question simple : les Burkinabè pourront-ils un jour retrouver la tranquillité ?
Cela signifie permettre aux populations déplacées de rentrer chez elles, de reprendre leurs activités agricoles, de rouvrir leurs commerces et d’envoyer leurs enfants à l’école en toute sécurité. Ce n’est qu’à ce prix que la souveraineté affichée aura un sens réel.
Le danger serait de confondre les moyens et les fins. Une armée forte est un outil indispensable. Mais si elle ne sert pas à protéger ceux qui forgent l’avenir du pays à savoir ses citoyens, elle ne sera qu’un leurre. Le Burkina Faso doit donc se poser cette question essentielle : à force de vouloir tout résoudre par la force, ne risque-t-il pas d’oublier la véritable mission de tout État ? Protéger son peuple.
Par Hadiza Boubacar — Grand reporter