Un décret et ses milliards : qui tire les ficelles de la défense nigérienne ?
Qui, au Niger, supervise réellement les ressources colossales du Commandement des Forces de Protection et de Développement (CFPD) et les milliers d’hommes qui en dépendent ? Entre décrets signés, contrats opaques et rivalités au sommet de l’État, cette question structurelle pèse désormais sur l’équilibre des pouvoirs. Le CFPD, créé en mai 2024 pour sécuriser les infrastructures stratégiques, pourrait engendrer jusqu’à 21,9 milliards de FCFA par an selon des projections. Pourtant, son financement et son fonctionnement restent entourés de zones d’ombre qui font de ce dispositif bien plus qu’un simple outil militaire.
Au-delà des déclarations officielles : le CFPD existe-t-il vraiment sur le terrain ?
Le ministre de la Défense, Salifou Mody, a affirmé en 2026 que des éléments du CFPD étaient déployés pour sécuriser des sites économiques. Pourtant, la réalité opérationnelle interroge : les effectifs annoncés correspondent-ils aux hommes effectivement sur le terrain ? Et surtout, les missions attribuées au CFPD sont-elles réalisées avec les moyens prévus ? Entre effectifs théoriques et effectifs réels, l’écart pourrait être significatif. Les documents administratifs – états d’effectifs, ordres de mission, contrats de sécurisation – devront trancher.
La mécanique financière : 1,8 milliard FCFA par mois, mais pour qui ?
Le décret n°2024-309/P/CNSP/MDN stipule qu’une prime journalière minimale de 12 000 FCFA est versée par homme déployé. Sur la base de 5 000 effectifs, cela représente près de 1,8 milliard de FCFA par mois. Mais qui perçoit réellement ces sommes ? Les entreprises signataires de contrats de sécurisation, comme celles liées au pipeline WAPCO ou à CNPC-NP, ont-elles honoré leurs engagements ? Les prestations prévues ont-elles été exécutées ? Sans traçabilité financière, ces affirmations restent des projections.
Domol Leydi et CFPD : deux dispositifs, un seul enjeu de pouvoir
L’ordonnance de mobilisation générale de fin 2025 a introduit les organisations communautaires d’autodéfense « Domol Leydi ». Officiellement, ces structures doivent répondre à une logique sécuritaire territoriale. Mais leur émergence pose une question cruciale : pourquoi multiplie-t-on les mécanismes de protection alors qu’un commandement comme le CFPD existe déjà ? Les limites entre les deux dispositifs s’estompent, brouillant la chaîne de commandement et les responsabilités. Qui recrute, qui finance, qui contrôle ? Ces interrogations ne sont pas secondaires : elles touchent à la souveraineté de l’État.
Le rôle des Finances et de la Primature dans l’équation
Le conflit autour du CFPD dépasse la simple rivalité entre la Défense et les entreprises. Le ministère des Finances doit contrôler l’utilisation des fonds publics, tandis que la Primature, dirigée fin 2025 par Lamine Zeine, a perdu la maîtrise directe des finances. Pourquoi ce retrait ? Et pourquoi la Défense, dirigée par Salifou Mody, a-t-elle été évoquée comme un levier potentiel pour le Premier ministre ? Ces changements suggèrent une bataille plus large : qui contrôle les crédits dicte qui maîtrise la puissance d’État.
Conflits d’intérêts ou simple dysfonctionnement ? Le nœud du problème
Les tensions supposées autour du CFPD ne relèvent pas d’un simple désaccord administratif. Si des instructions présumées – comme celle attribuée au président Tiani visant à bloquer certaines dispositions financières – se confirment, l’affaire prend une dimension institutionnelle inédite. Un dispositif créé par décret pourrait être volontairement paralysé, remettant en cause sa légitimité même. La question n’est plus seulement technique : elle devient politique et juridique.
Contrats, effectifs et argent : les pistes pour démêler l’affaire
- Quelles entreprises ont contracté avec l’État pour sécuriser les sites stratégiques ?
- Quels contrats ont été signés, quels montants engagés, et les prestations ont-elles été réalisées ?
- Combien d’hommes ont réellement été déployés, et combien de frais ont généré ces effectifs ?
- Qui a validé les dépenses, et qui a perçu les fonds ?
Sans ces réponses, les 21,9 milliards de FCFA par an restent une estimation théorique. Avec elles, l’affaire pourrait révéler des manquements graves – ou bien pire.
La haute trahison n’est pas un mot à la légère
Associer le terme de « haute trahison » à ce dossier serait prématuré. Pourtant, la Constitution nigérienne de 2010 et la Charte de la Refondation encadrent strictement les atteintes aux intérêts nationaux. Si des responsables publics avaient sciemment détourné, manipulé ou paralysé un dispositif de défense pour des intérêts privés ou de faction, les conséquences seraient juridiques et politiques lourdes. Mais pour confirmer cette hypothèse, des preuves tangibles seront nécessaires.
Un scénario catastrophique : quand la défense devient un outil de pouvoir
Le pire scénario ne serait pas un simple conflit entre institutions, mais l’instrumentalisation des ressources de défense pour des rivalités personnelles ou des gains politiques. Dans ce cas, le CFPD ne serait plus un outil au service de la Nation, mais un levier de pouvoir au sein d’un jeu plus vaste. Les effectifs mobilisés, les contrats signés et les fonds engagés détermineraient alors qui contrôle l’État nigérien.
La preuve par les chiffres : auditer pour éclairer
Le pouvoir s’exprime par des discours sur la souveraineté et la sécurité. Mais les documents – effectifs réels, contrats exécutés, paiements vérifiés – raconteront l’histoire vraie. Il faudra confronter :
- Les effectifs officiels et les présences réelles.
- Les missions prévues et les actions menées sur le terrain.
- Les montants théoriques et les flux financiers réels.
Seule cette confrontation permettra de distinguer entre un dysfonctionnement administratif et une atteinte grave aux intérêts de l’État.
Le vrai enjeu : savoir qui contrôle l’argent, qui commande les hommes, et qui répond de leurs actes
Au final, l’affaire CFPD-Domol Leydi dépasse la sécurité nationale. Elle interroge la gouvernance de l’État lui-même : qui maîtrise les ressources de défense ? Qui supervise les effectifs ? Qui peut bloquer ou débloquer les financements ? Et surtout, qui est comptable de l’utilisation de ces moyens ?
Si des preuves venaient à démontrer que des intérêts particuliers ont pris le pas sur l’intérêt général, alors ce dossier ne serait plus une simple rivalité interne. Il deviendrait une question d’État, où la défense nationale aurait servi d’instrument à une logique de pouvoir.
Pour l’heure, les faits établis et les inconnues persistent. Mais une certitude s’impose : seule une enquête rigoureuse, fondée sur des preuves documentaires et des effectifs vérifiés, pourra trancher.