Le général Ali Ahmat Aghabache, ministre de la Sécurité publique et de l’Immigration du Tchad, a récemment comparu devant les sénateurs pour répondre à une question orale avec débat initiée par le sénateur M. Mbaigolmen Sébastien. L’objet de cette session, présidée par le Dr Haroun Kabadi, président du Sénat, était d’aborder la recrudescence des violences et l’état de la sécurité dans le pays.
Le Dr Haroun Kabadi a ouvert les discussions en soulignant l’inquiétante persistance des conflits, malgré le déploiement des forces de défense et de sécurité dans plusieurs régions. Il a cité des exemples récents, notamment des incidents meurtriers survenus en juin 2025 dans le Mayo-Kebbi Ouest et le Salamat, ainsi qu’un autre événement tragique le 4 novembre 2025 dans le Hadjar-Lamis.
Un conflit antérieur, impliquant éleveurs et agriculteurs, avait également éclaté le 14 mai 2025 à Mandakao, dans la province du Logone Occidental, aboutissant à la signature d’un accord le 5 juillet 2025.
En réponse aux interrogations du sénateur Mbaigolmen Sébastien, le ministre Ali Ahmat Aghabache a tenu à clarifier l’origine des conflits intercommunautaires, les attribuant principalement à la compétition pour l’accès aux points d’eau et aux terres, ainsi qu’aux tensions entre agriculteurs et éleveurs. Avant d’entamer ses explications, le ministre a exprimé sa profonde compassion et a invité à un moment de recueillement en mémoire des victimes de ces violences. Il a également souhaité que la question orale puisse englober la problématique des conflits communautaires dans un cadre plus large, incluant non seulement le département de Dougui, dans le Logone Occidental, mais aussi les régions de Mayo-Kebbi, Wadi, Sila, Bahr El-Ghazal, Salamat et, plus récemment, le Wadi Fira. « Nous partageons la douleur des familles endeuillées et exprimons notre sincère compassion à toutes les victimes de ces violences », a-t-il déclaré.
Le ministre a par ailleurs réaffirmé l’engagement total de son ministère à apporter des réponses claires et des solutions concrètes aux défis sécuritaires que rencontre le Tchad.
Bien que le ministre de la Sécurité ait assuré que la situation sécuritaire nationale était globalement maîtrisée, il a reconnu l’existence de zones de tension. « En effet, il n’existe nulle part dans le monde une situation de sécurité totalement parfaite ou une absence absolue d’insécurité », a-t-il affirmé, soulignant une réalité universelle.
Il a cependant insisté sur le fait que ces tensions, souvent exacerbées ou manipulées localement, ne sauraient être résolues par la seule présence des forces de sécurité. Leur rôle principal est de contenir la violence et de créer un environnement propice à l’élaboration de solutions politiques et sociales durables.
Malgré des incidents isolés persistants, les stratégies de prévention et de résolution des conflits communautaires restent les plus efficaces pour s’attaquer aux racines du problème. Le ministre a ensuite détaillé les facteurs contribuant à l’augmentation et à la persistance des actes de violence dans diverses provinces du pays :
- Conflits liés aux ressources naturelles : Durant la saison des pluies, l’est, le sud et le centre du pays connaissent une intensification des tensions et des violences, souvent dues aux dégâts causés par le bétail sur les cultures. Ces différends dégénèrent fréquemment en vengeances violentes plutôt qu’en résolutions pacifiques.
- Rareté des terres et de l’eau : Le changement climatique et la sécheresse dans certaines régions du nord ont réduit les pâturages, entraînant une migration des éleveurs vers le sud. Parallèlement, l’accroissement démographique et l’expansion des surfaces cultivées exercent une pression accrue sur les terres agricoles et pastorales, alimentant ainsi les frictions intercommunautaires.
- Absence de réglementation claire et vide juridique : Le manque de cartes précises délimitant les couloirs de transhumance, les droits fonciers et les zones agricoles crée une incertitude juridique propice aux litiges entre groupes.
- Croissance démographique : L’augmentation de la population entraîne une demande accrue en pâturages, en eau, en nourriture et en terres, accentuant la pression sur des écosystèmes déjà fragiles et les communautés locales.
- Instrumentalisation politique des appartenances tribales : Certains acteurs politiques exploitent les divisions tribales pour mobiliser des soutiens, accroître leur influence ou obtenir des avantages personnels, ce qui aggrave les tensions et les conflits locaux.
- Diversité ethnique et structure tribale : La société tchadienne, riche de plus de 200 groupes ethniques, est complexe. La prédominance de l’appartenance tribale sur l’identité nationale a affaibli le sentiment d’appartenance à l’État et la notion de citoyenneté.
- Influence de la situation sécuritaire des pays voisins et des conflits régionaux : La libre circulation des armes légères à travers les frontières a facilité l’accès des communautés à des armements automatiques, augmentant la létalité des conflits traditionnels et leur coût humain.
- Conflits liés à la propriété foncière et aux frontières historiques : Les litiges autour des limites territoriales ancestrales entre différentes composantes sociales ont également contribué aux violences. Le bilan global de ces conflits en 2025 s’est élevé à 318 décès et 315 blessés.
Les sénateurs ont interpellé le ministre sur plusieurs points, notamment les provinces les plus affectées par ces violences, les initiatives prises ou les mécanismes mis en place pour apaiser les tensions dans certaines régions et villages du Tchad, ainsi que la question cruciale de la prolifération des armes légères.
Ils ont néanmoins salué les efforts du ministre de la Sécurité dans la lutte contre l’insécurité à l’échelle nationale, tout en insistant sur l’ampleur du travail restant à accomplir.
En réponse aux préoccupations concernant les conflits intercommunautaires, le ministre a exhorté les responsables locaux, les chefs traditionnels et les élus à intensifier leurs actions de sensibilisation sur l’importance du vivre-ensemble et de la cohésion sociale pour prévenir ces affrontements. Il a également dressé un bilan des opérations menées par la police et la gendarmerie entre 2024 et 2025, faisant état de la saisie de plus de 4 000 armes, de l’arrestation de plus de 1 300 malfaiteurs, et de la confiscation d’importantes quantités de drogues.
D’autres sujets ont été abordés et éclaircis par le ministre, tels que les enlèvements contre rançon, particulièrement préoccupants dans le Mayo-Kebbi Ouest, et les enlèvements d’enfants par la secte Boko Haram dans la province du Lac. La sénatrice Mariam Ahmat Djamil a, quant à elle, soulevé la question de la présence inquiétante d’étrangers non identifiés sur le territoire tchadien, y voyant une source potentielle d’insécurité.
Concernant la création de commissariats pour renforcer la sécurité, le ministre a affirmé que son département y travaillait activement. Il a cité l’exemple récent d’Abéché, dans la province du Ouaddaï, où l’établissement de plusieurs commissariats et compagnies a significativement contribué à la réduction de l’insécurité locale.