25 septembre 2026
7a5c24a0-6b8c-4f5e-8fbd-4f2dae0e9a3a
Écouter cet article ⏱ ~7 min

Lors de son passage à la RTB, le général Célestin Simporé a tenté d’endosser le rôle de l’historien pour justifier l’implosion sécuritaire actuelle du Burkina Faso. Selon lui, l’armée des années passées, qualifiée de « mal formée », était responsable de tous les maux actuels. Pourtant, les chiffres et les territoires perdus depuis l’arrivée de la nouvelle doctrine militaire racontent une tout autre histoire : une armée moderne, réinventée et épaulée par des partenaires étrangers, accumule aujourd’hui les revers les plus cuisants de son histoire récente. Comment expliquer une telle inversion des résultats alors que les moyens engagés n’ont jamais été aussi importants ?

Une armée « mal formée » ? Le récit qui s’effondre face aux réalités du terrain

Le général Simporé a choisi de réécrire l’histoire en imputant les échecs présents à une armée du passé, présentée comme archi-défaillante. Son argumentaire, servi avec une précision chirurgicale à la télévision nationale, reposait sur un postulat simple : « avant, l’armée était mal préparée, donc aujourd’hui, c’est notre échec à nous ». Mais cette lecture omet une évidence : entre les deux périodes, ce ne sont pas seulement les moyens qui ont changé, mais aussi la stratégie et la doctrine appliquées sur le front.

En effet, sous les précédents régimes, malgré des lacunes criantes en matière d’équipements lourds et une dépendance marquée envers les ressources locales, l’armée parvenait à maintenir un ancrage territorial solide. Les chefs-lieux de province restaient sous contrôle, et les lignes de défense, bien que fragiles, offraient une certaine cohérence face à une menace en émergence. Aujourd’hui, plus de deux ans après l’entrée en vigueur de la stratégie de « modernisation » impulsée par Moscou, le constat est accablant : les forces armées contrôlent désormais moins de 35 % du territoire national, un effondrement sans précédent.

La doctrine militaire russe : une recette amère pour des résultats amers

Pour remplacer le modèle traditionnel, le capitaine Ibrahim Traoré a misé sur une collaboration étroite avec les instructeurs de l’Africa Corps, promettant une armée suréquipée, mieux entraînée et invincible. Pourtant, les résultats sont loin des promesses. Trois ans après ce virage stratégique, le bilan humain et opérationnel révèle des failles majeures :

Un bilan humain en chute libre

  • Des pertes records : Entre les attaques de Mansila et les défaites répétées dans le Centre-Nord, les nouvelles unités formées à la hâte paient un tribut exorbitant. Les rapports internes, malgré leur caractère fragmentaire, font état de pertes plusieurs fois supérieures à celles enregistrées sous les anciens régimes, pourtant moins équipés.
  • Une logique de sacrifice : La stratégie actuelle, basée sur des assauts frontaux et une puissance de feu écrasante, se heurte à une réalité implacable : les groupes armés terroristes (GAT) privilégient l’infiltration, la mobilité et les engins explosifs improvisés. Résultat ? Une efficacité militaire en chute libre face à un ennemi insaisissable.

La rupture avec les populations : l’erreur stratégique ultime

En focalisant l’effort sur la destruction massive et les opérations de grande envergure, la nouvelle doctrine a négligé un allié essentiel : le renseignement humain. Les forces armées d’hier, malgré leurs limites, s’appuyaient sur des réseaux de contact locaux pour anticiper les mouvements ennemis. Aujourd’hui, la méfiance généralisée des populations rurales envers l’armée, perçue comme brutale et déshumanisée, a vidé ces ressources d’une grande partie de leur efficacité.

« On ne gagne pas une guerre asymétrique en écrasant les villages sous les bombes. » — Témoignage anonyme d’un ancien officier, cité dans des correspondances internes.

L’aveu de Simporé : une insulte aux soldats tombés au combat

En qualifiant l’armée d’hier de « mal formée », le général Simporé ne s’attaque pas seulement à une période révolue de l’histoire militaire burkinabè. Il insulte aussi le sacrifice de milliers de soldats et de gendarmes, tombés au champ d’honneur avec des moyens dérisoires. Ces hommes, souvent issus de milieux modestes, ont tenu le front pendant des années sans jamais abandonner des pans entiers du territoire, contrairement aux politiques d’« évacuations tactiques » mises en place aujourd’hui sous prétexte de « restructuration ». Le drame de Boussouma, par exemple, illustre cette perte de repères : des régions entières évacuées non pas par choix stratégique, mais par désespoir tactique.

Derrière le rideau de la propagande, une vérité persiste : la stratégie actuelle n’est pas seulement inefficace, elle est littéralement contre-productive. L’armée burkinabè d’aujourd’hui n’est pas la continuation de celle d’hier. Elle en est la caricature déformée, une armée qui a troqué ses racines contre des partenariats étrangers, ses alliances populaires contre des promesses de puissance de feu, et ses succès relatifs contre des défaites retentissantes.

Que reste-t-il de la « nouvelle armée » après deux ans de transition ?

Deux ans après la prise de pouvoir par le capitaine Traoré et la refonte annoncée de l’appareil sécuritaire, le bilan est accablant. Plus de 30 bataillons supplémentaires ont été créés, des centaines de millions investis dans la formation et l’équipement, et pourtant :

  • Le contrôle territorial s’est réduit de moitié, passant de 65 % à 35 %.
  • Les pertes humaines ont explosé, avec une létalité multipliée par trois selon des sources internes.
  • La confiance des populations a atteint un niveau historiquement bas, transformant chaque village en terreur potentielle pour les soldats.
  • La stratégie militaire, autrefois adaptative, est devenue rigide, incapable de s’ajuster aux tactiques des GAT.

Ce n’est pas l’armée d’hier qui était défaillante. C’est la stratégie d’aujourd’hui qui, par son dogmatisme et son mépris des réalités locales, a transformé un espoir de modernisation en un cauchemar opérationnel. L’aveu du général Simporé n’est pas une explication : c’est un aveu d’échec. Et l’histoire, elle, ne s’écrira pas avec des milliards dépensés, mais avec le sang des soldats et le désespoir des civils.