Les récentes confrontations observées à la lisière du Burkina Faso et du Niger ne constituent pas des événements fortuits, mais s’inscrivent dans une rivalité intense pour la suprématie entre les principales entités de la mouvance djihadiste au Sahel : le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et l’État Islamique dans le Grand Sahara (EIGS).
La dynamique du conflit sahélien a significativement évolué, marquant la fin d’une période où les branches d’Al-Qaïda et de l’État Islamique pouvaient coexister, une situation autrefois considérée comme une « exception mondiale ». Depuis 2020, cette cohabitation a cédé la place à une confrontation directe et structurée. La zone frontalière entre le Burkina Faso et le Niger, caractérisée par une perméabilité sécuritaire alarmante, est devenue le théâtre privilégié de ce qui s’apparente à une véritable « guerre intestine » au sein du mouvement djihadiste. Chaque faction y voit l’anéantissement de son adversaire idéologique comme une étape primordiale avant d’engager toute offensive majeure.
Au cœur de cette discorde résident des divergences doctrinales profondes, ancrées dans la manière d’interagir avec les communautés locales. Le point central du conflit semble en effet être la gestion des populations civiles :
- Le JNIM (stratégie d’insertion communautaire) : Sous l’influence d’Iyad Ag Ghali, ce groupe privilégie une approche de « cœurs et d’esprits ». Il cherche à s’immiscer dans les querelles intercommunautaires, propose une forme de justice locale et s’abstient, autant que possible, des massacres de masse de civils musulmans. Son objectif est l’édification d’un proto-État bénéficiant de l’acceptation populaire.
- L’EIGS (stratégie de la terreur) : Fidèle à la doctrine de l’État Islamique central, l’EIGS applique une interprétation ultra-radicale du takfir (excommunication). Pour eux, tout individu refusant de prêter allégeance est considéré comme un apostat. Cette brutalité aveugle est souvent le catalyseur des affrontements avec le JNIM, qui se positionne alors en « protecteur » des civils, renforçant ainsi sa légitimité.
La frontière Burkina-Niger étant un axe de transit crucial, les récents affrontements visaient probablement à contrôler des ressources vitales :
- Les axes de contrebande : Ces routes sont essentielles pour le trafic de carburant, de bétail et de diverses marchandises, dont les taxes génèrent des revenus substantiels pour financer l’effort de guerre des groupes.
- Les couloirs de mobilité : Ils permettent le déplacement stratégique des combattants depuis le sanctuaire malien vers les zones d’expansion potentielles en direction des pays du Golfe de Guinée.
Pour les gouvernements du Burkina Faso et du Niger, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), ces combats entraînent une instabilité sécuritaire extrême pour les populations civiles. Ils provoquent des mouvements massifs de réfugiés, générant des défis humanitaires et logistiques considérables pour les États. De plus, ils complexifient grandement les opérations de frappes aériennes, car l’identification précise des cibles parmi des factions multiples et mobiles devient particulièrement risquée.
Bien plus qu’une simple querelle territoriale, cette confrontation représente une lutte existentielle pour la survie politique. Le JNIM s’efforce de conserver son hégémonie historique, tandis que l’EIGS, plus dynamique et violent, tente de briser son encerclement. Pour le Burkina Faso et le Niger, une vigilance constante est impérative : l’affaiblissement mutuel de ces entités ne signifie pas leur disparition, mais plutôt une adaptation et une mutation continues de la menace aux frontières régionales.