Une alliance stratégique en Méditerranée prend une nouvelle dimension. Les États-Unis et le Maroc resserrent leurs liens autour de dossiers sensibles : le Sahara occidental et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Une évolution qui pourrait redessiner les équilibres régionaux et placer l’Espagne face à des défis inédits.
Depuis quelques semaines, les signaux envoyés par Washington à Rabat se multiplient. Qu’il s’agisse du dossier du Sahara occidental, des questions économiques, de la sécurité régionale ou des revendications marocaines sur Ceuta et Melilla, les deux pays semblent engagés dans une dynamique de partenariat renforcé, devenu un pilier de leur relation.
Cette dynamique survient alors que l’Espagne traverse une crise migratoire majeure à Ceuta. En moins de vingt-quatre heures, près de 50 000 migrants ont tenté de rejoindre l’enclave espagnole, mettant sous pression le gouvernement de Pedro Sánchez et suscitant l’inquiétude au niveau de l’Union européenne.
Le Sahara occidental, clé de voûte de la stratégie marocaine
En décembre 2020, l’administration américaine avait marqué un tournant historique en reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Cette décision, prise en échange de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, avait alors bouleversé le paysage diplomatique de la région.
Six ans plus tard, le Maroc reste déterminé à préserver cet acquis face à la nouvelle administration américaine. La décision de nommer une autoroute reliant Tiznit à Dakhla du nom de Donald J. Trump en est l’expression la plus visible. Une stratégie calculée pour séduire Washington et garantir le maintien de son soutien au plan marocain d’autonomie.
Pour Riccardo Fabiani, directeur du projet Afrique du Nord à l’International Crisis Group, cette approche reflète une volonté marocaine de sécuriser un soutien américain durable. « Le Maroc mise sur une relation avec les États-Unis qui lui permettrait de consolider sa position sur le Sahara occidental jusqu’à une solution politique favorable », explique-t-il.
Hydrogène et ammoniac : les intérêts économiques au cœur de l’alliance
La diplomatie marocaine ne se contente pas de jouer la carte politique. Fin juillet, l’ambassadeur américain au Maroc s’est rendu à Laâyoune pour signer un accord portant sur une subvention destinée à la création d’une unité de production d’hydrogène et d’ammoniac. Un projet qui illustre l’attrait des États-Unis pour des investissements rentables et des contrats profitant aux entreprises américaines.
Cette coopération repose sur plusieurs piliers : un soutien politique inconditionnel au Maroc, des intérêts économiques stratégiques pour Washington, une collaboration sécuritaire renforcée et une convergence d’intérêts autour d’Israël. Autant d’éléments qui renforcent la solidité de ce partenariat.
Le Polisario dans le viseur du Congrès américain
Un autre développement inquiète les partisans du Front Polisario. Deux élus américains ont déposé une proposition visant à classer le mouvement indépendantiste parmi les organisations terroristes étrangères. Une initiative qui s’inscrit dans un contexte plus large de lutte contre l’influence iranienne au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Fabiani tempère cependant ces craintes. « Aucune preuve ne lie le Polisario à l’Iran ou au Hezbollah », souligne-t-il. Pour lui, cette initiative s’inscrit dans une stratégie marocaine visant à présenter le conflit du Sahara occidental sous un angle compatible avec les priorités géopolitiques américaines actuelles.
« Rabat cherche systématiquement à lier les conflits impliquant Israël à sa propre confrontation avec le Polisario », analyse-t-il. Une tactique qui pourrait influencer la perception du dossier au sein de l’administration américaine.
Ceuta et Melilla : un changement de posture américain
Le revirement le plus marquant concerne Ceuta et Melilla. Longtemps considérées par Washington comme des territoires espagnols, ces enclaves font désormais l’objet de déclarations ambiguës. Fabiani estime que les États-Unis pourraient adopter une position plus nuancée, voire favorable aux revendications marocaines.
« Les États-Unis ont récemment laissé entendre qu’ils ne reconnaissent plus Ceuta et Melilla comme des territoires espagnols », affirme-t-il. Une évolution qui, si elle se confirme, pourrait créer une fracture diplomatique entre Washington et Madrid.
Rabat revendique depuis longtemps la souveraineté sur ces deux enclaves, tandis que l’Espagne défend leur statut incontestable. Une implication américaine plus directe dans ce dossier pourrait donc bouleverser les équilibres établis.
Crise migratoire à Ceuta : une exploitation politique ?
Cette dynamique survient au lendemain d’une crise migratoire sans précédent à Ceuta. Des milliers de migrants ont tenté de rejoindre l’enclave espagnole, plongeant les autorités espagnoles dans l’embarras et suscitant des tensions au sein de l’Union européenne.
L’origine de cette crise reste débattue. Était-ce un phénomène spontané ou une opération délibérément facilitée par les autorités marocaines ? Fabiani rejette l’idée d’une crise entièrement orchestrée par Rabat. Il évoque plutôt un mouvement largement spontané, exploité politiquement par le Maroc pour rappeler que la question de Ceuta reste ouverte à ses yeux.
Madrid face à un contexte géopolitique en mutation
Dans ce contexte, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a effectué une visite en Algérie, principal soutien régional du Front Polisario, pour renforcer les relations bilatérales, notamment dans le domaine énergétique. Une démarche qui pourrait être interprétée avec méfiance par Rabat, mais qui ne remet pas fondamentalement en cause la position espagnole sur le Sahara occidental.
Pour Fabiani, Madrid maintient sa neutralité favorable au plan marocain d’autonomie. La visite de Sánchez en Algérie s’inscrit dans une logique différente, liée au contentieux territorial avec le Maroc autour de Ceuta.
L’Espagne à l’épreuve d’un partenariat transatlantique moins prévisible
Pour l’Espagne, le problème dépasse largement le cadre du différend avec le Maroc. Si les États-Unis devaient effectivement soutenir la position marocaine sur Ceuta et Melilla, l’architecture stratégique de la péninsule ibérique pourrait être ébranlée. L’Espagne a toujours compté sur ses alliances occidentales, notamment avec les États-Unis et l’OTAN, pour garantir sa sécurité.
Un changement d’attitude américain pourrait donc ouvrir une période d’incertitude. Fabiani estime que la question de la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla pourrait, à terme, être réexaminée. Une crise immédiate n’est pas à prévoir, mais les conditions d’une renégociation politique pourraient émerger dans les années à venir.
Un triangle Washington-Rabat-Madrid sous haute tension
Derrière ces développements se profile une recomposition des alliances en Méditerranée occidentale. Le Maroc cherche à ancrer son partenariat avec Washington dans une relation durable, tandis que les États-Unis privilégient une approche pragmatique, mêlant intérêts stratégiques et économiques. L’Espagne, quant à elle, doit faire face à une relation transatlantique potentiellement moins prévisible.
Pour Rabat, cette période représente une fenêtre d’opportunité. Pour Madrid, elle constitue un défi stratégique sans précédent. Le Sahara occidental et Ceuta, deux dossiers autrefois distincts, se retrouvent désormais au cœur d’une même bataille diplomatique. Une bataille qui déterminera l’influence américaine au Maghreb et la recomposition des équilibres en Méditerranée occidentale.