3 juin 2026
e1623e9d-a38d-4951-b6e5-19a5bdf76cb2

Le général Abdourahamane Tiani se trouve aujourd’hui dans une position intenable. Entre une menace terroriste qui se diversifie et des tensions croissantes au sein de ses propres rangs, le chef de la transition nigérienne tente une ultime manœuvre pour sauver la capitale d’un enlisement sans précédent. Entre les coulisses discrètes des discussions avec le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) et une reprise en main brutale de l’institution militaire, le pouvoir de Niamey navigue dans une zone de turbulences où chaque décision peut s’avérer fatale.

le dialogue avec le gsim : un pari risqué pour desserrer l’étau

Le 24 mars dernier, une rencontre secrète s’est tenue aux abords de Say. Une délégation de quatre représentants nigériens, dépêchée par le général Tiani, s’est entretenue avec des émissaires du GSIM. Ce revirement stratégique marque un abandon partiel de la ligne de la « fermeté absolue » pour adopter une approche plus pragmatique, dictée par l’urgence.

Cette initiative repose sur deux axes majeurs :

  • Isoler l’ennemi le plus radical : Face à la menace persistante de l’État Islamique au Grand Sahara (EIGS), dont la violence a été illustrée par l’attaque de l’aéroport Diori-Hamani en janvier, Niamey cherche à concentrer ses efforts sur cette faction plutôt que de disperser ses ressources dans un conflit à trois fronts.
  • Éviter le scénario malien : Le Niger observe avec une inquiétude grandissante la situation au Mali, où le GSIM étouffe progressivement la capitale. En discutant des revendications de la katiba Hanifa — comme la libération de prisonniers ou le versement d’une « dîme » annuelle —, la junte espère obtenir un répit logistique indispensable pour éviter un blocage similaire.

les soldes impayées : une faille qui mine la cohésion militaire

Pourtant, aucune stratégie, aussi audacieuse soit-elle, ne peut tenir sans une armée soudée. La récente destitution du chef du Bataillon de Sécurité et de Renseignement (BSR) à Tahoua, suite à des accusations de détournement de fonds (800 F CFA perçus au lieu des 1 200 prévus), révèle une crise structurelle profonde.

Cette unité, autrefois considérée comme un modèle de collaboration avec les forces spéciales américaines avant leur départ contraint en 2024, incarne aujourd’hui le désarroi d’une institution militaire aux abois. Entre coupes budgétaires et dysfonctionnements logistiques, les soldats nigériens, autrefois formés et équipés, se retrouvent aujourd’hui dans une situation où le manque de moyens menace de briser leur moral. Le colonel Mamane Sani Kiaou, chef d’état-major de l’armée de terre, a dû intervenir en personne pour calmer les esprits, preuve que la menace la plus immédiate ne vient pas seulement des groupes armés, mais aussi des propres rangs de l’armée.

un vide sécuritaire à combler dans un contexte géopolitique mouvant

Ces négociations discrètes s’inscrivent dans un paysage géopolitique en pleine recomposition. Depuis le retrait des contingents français et américains, le Niger a recentré sa stratégie sur l’Alliance des États du Sahel (AES) et des partenariats émergents, notamment avec la Russie et la Turquie. Des conseillers militaires et des équipements, dont des drones de surveillance, ont été déployés, mais le terrain reste plus que jamais hostile.

L’un des défis majeurs réside dans la perte des capacités de renseignement aérien de haute précision, autrefois assurées par les bases 101 de Niamey et Agadez. Aujourd’hui, la junte doit reconstruire une diplomatie de terrain avec des acteurs qu’elle combattait hier, dans un contexte où l’information est devenue une denrée rare et précieuse.

le paradoxe d’une stratégie qui ressemble étrangement à celle du passé

L’ironie de la situation est frappante : la stratégie actuelle du général Tiani reproduit, sans le vouloir, celle de l’ancien président Mohamed Bazoum. Alors que le coup d’État du 26 juillet 2023 avait été justifié par l’incapacité de Bazoum à assurer la sécurité du pays, la junte se retrouve aujourd’hui contrainte d’adopter des méthodes similaires, notamment la négociation avec des groupes armés.

La différence majeure réside dans la discrétion imposée à ces échanges. Là où Bazoum assumait publiquement des dialogues pour libérer des otages, comme la religieuse Suellen Tennyson, le régime actuel doit agir dans l’ombre. Une telle approche pourrait être perçue comme un aveu de faiblesse par les soutiens les plus radicaux de la junte, ainsi que par ses alliés au sein de l’AES, qui voient dans tout compromis avec Al-Qaeda une trahison de leurs idéaux.

Le pouvoir nigérien se trouve aujourd’hui à un carrefour critique. Négocier avec le GSIM pour affaiblir l’EIGS est un calcul tactique, mais il comporte des risques politiques colossaux. En acceptant de discuter sur des bases de « dîmes » ou de retrait de zones, la junte prend le risque de légitimer durablement ces groupes. Pour le général Tiani, le défi n’est plus seulement de conserver le pouvoir, mais de maintenir l’unité d’une armée dont les soldats comptent leurs dernières pièces, tandis que l’ennemi, lui, continue de grignoter du terrain.