Après plus d’un an de tensions exacerbées, le Mali et l’Algérie ont officiellement acté la restauration de leurs relations diplomatiques. Une décision inattendue, survenue sans signe avant-coureur, alors que Bamako accusait ouvertement Alger de soutien indirect aux groupes armés opérant à leur frontière commune : les jihadistes du Jnim, affiliés à al-Qaïda, et les indépendantistes du FLA. Quel rôle ont joué les acteurs régionaux comme la Russie ou le Niger dans ce revirement ? Cette réconciliation annonce-t-elle un changement de stratégie militaire de la part du Mali, traditionnellement axée sur une réponse sécuritaire exclusive ? L’Algérie, qui mise sur le dialogue, pourrait-elle peser davantage dans la résolution du conflit ? Enfin, cette détente est-elle durable ou ne s’agit-il que d’une nouvelle péripétie diplomatique ?
Un dégel diplomatique sous influence régionale ?
Le rétablissement des liens diplomatiques entre le Mali et l’Algérie a surpris la communauté internationale. Après des mois de rupture marquée par des accusations mutuelles, notamment sur la présence de groupes armés à la frontière, cette réconciliation soulève des questions sur les véritables moteurs de ce rapprochement. Michaël Béchir Ayari, analyste principal sur l’Algérie au sein de l’International Crisis Group et auteur d’un rapport intitulé Algérie-Mali : consolider la détente, apporte des éléments de réponse.
Le Niger, acteur clé du rapprochement
Contrairement aux spéculations évoquant une médiation russe, les faits indiquent que le Niger aurait joué un rôle central dans ce processus. Ayari souligne que Niamey, qui a lui-même renoué avec Alger en début d’année, aurait servi de pont entre Bamako et Alger. « Il y a eu une médiation claire du Niger, même avant les attaques d’avril 2025 », précise-t-il. Si les discussions entre Moscou et Alger existent, leur impact direct semble limité. « Les Russes n’ont pas joué de rôle direct, mais des échanges entre Alger et Moscou ont probablement eu lieu », ajoute-t-il.
Vers une évolution de la stratégie militaire malienne ?
Le Mali, dirigé par un pouvoir de transition depuis près de six ans, a rompu l’accord de paix de 2015 conclu avec les groupes armés du Nord, négocié en grande partie à Alger. Bamako rejette toute idée de dialogue avec les jihadistes ou les indépendantistes, privilégiant une approche purement militaire. Ce positionnement pourrait-il être remis en cause avec ce rapprochement ?
Un accord incluant le primat du politique
Selon Ayari, « il y a forcément un deal quelque part ». L’une de ses clauses essentielles serait le primat de la logique politique sur la logique militaire. « Le retour à l’accord d’Alger semble peu probable, mais une initiative politique pour engager des discussions, notamment avec le FLA, pourrait émerger », estime-t-il. Pourquoi cette ouverture ? Parce que « l’État malien se délite, et personne n’a intérêt à voir le Mali s’effondrer, y compris l’Algérie ».
Cependant, une telle évolution reste incertaine. Plusieurs obstacles pourraient entraver ce processus : des spoilers internationaux, une opinion publique malienne hostile à toute concession, ou des résistances au sein même du régime. « On est à un moment où l’affrontement direct ne fonctionne pas. Tout le monde tente de modérer ses positions pour donner une chance à la paix, ce qui est une avancée notable », analyse l’expert.
Des dossiers en suspens et des tensions persistantes
Malgré cette réconciliation, plusieurs sujets de discorde subsistent. En avril 2025, le Mali avait accusé l’Algérie d’avoir abattu un drone sur son territoire, tandis qu’Alger affirmait que l’appareil se trouvait dans son espace aérien. « Ce dossier n’est pas encore soldé », reconnaît Ayari. D’autres tensions, comme la présence en Algérie de figures comme l’imam Dicko, opposant malien en exil, ou la reconnaissance par le Mali du plan marocain pour le Sahara occidental, ont également été mal perçues par Alger.
L’Algérie, entre équilibre et réalpolitik
L’Algérie adopte une position équilibrée face aux groupes armés actifs au Mali. « Depuis les années 1980, Alger cherche à se positionner entre les rebelles et les autorités maliennes », explique Ayari. « Fermer les yeux sur certaines activités ne signifie pas soutenir activement les acteurs qui menacent l’unité du Mali ou le gouvernement en place ». Cette stratégie vise à préserver son influence sur les deux parties et à éviter toute contagion des mouvements séparatistes vers le sud algérien.
Un rapprochement durable ou une simple parenthèse ?
La crédibilité de ce dégel dépendra des prochaines étapes. Pour Ayari, « quand des communiqués aussi forts sortent, cela signifie qu’un accord profond a été trouvé ». Cependant, « cela ne garantit pas une progression linéaire ». Plusieurs scénarios sont possibles : une escalade du Jnim, une victoire militaire décisive de l’un des camps, ou encore une instabilité interne au Mali. « La première preuve tangible de l’efficacité de ce deal sera une amélioration de la coopération sécuritaire entre les deux pays », conclut-il.