
La junte de Bamako face à un vide stratégique grandissant
Le Mali, bien au-delà d’une nation en simple difficulté, s’impose désormais comme un point de rupture critique pour l’ensemble de la région sahélienne. L’État malien est confronté à une conjonction de menaces : la prolifération des groupes djihadistes, l’activisme des milices séparatistes touarègues, des tensions ethniques persistantes, un effondrement économique et une dépendance militaire accrue envers Moscou. Cette situation transforme la fragilité intrinsèque du pays en une crise régionale ouverte, dont les répercussions se font déjà sentir.
L’offensive du 25 avril 2026, orchestrée par une alliance tactique entre le JNIM, un mouvement djihadiste affilié à Al-Qaïda, et le FLA, représentant les aspirations séparatistes de l’Azawad, marque une escalade significative. Ces attaques ne se limitent plus aux zones désertiques du Nord. Elles ciblent désormais les centres urbains, les installations militaires, les axes logistiques vitaux et les bastions du pouvoir. Le pays semble se fragmenter en une mosaïque d’enclaves fortifiées, dont la connectivité diminue et la survie dépend de plus en plus de la défense immédiate de leurs zones de contrôle.
La junte dirigée par Assimi Goïta avait articulé un discours ambitieux, promettant la reconquête intégrale du territoire, l’éradication de l’influence française, le rétablissement de la souveraineté nationale et l’établissement d’un partenariat stratégique avec la Russie. Cependant, cette rhétorique, bien que symboliquement puissante, se révèle opérationnellement vulnérable. Le départ des forces françaises fut réalisable. Néanmoins, remplacer leur expertise en renseignement, leur logistique sophistiquée, leur soutien aérien, leur cadre de coopération régionale et leur connaissance approfondie du terrain s’avère être un défi d’une toute autre envergure.
L’erreur stratégique : rompre les accords sans capacité de victoire
La dénonciation des Accords d’Alger, conclus en 2015 avec les différentes composantes de l’Azawad, a représenté un tournant crucial. Bien que ces accords fussent imparfaits, souvent contestés et parfois inappliqués, ils constituaient une barrière politique face à une reprise généralisée du conflit dans le Nord. En les déclarant caducs en janvier 2024, la junte a opté pour une voie claire : substituer la médiation par la force, et la gestion politique du pluralisme malien par une reconquête militaire.
Le problème réside dans le fait qu’une telle reconquête exige une armée rigoureusement entraînée, des capacités de renseignement de pointe, une aviation opérationnelle, une logistique robuste, une présence durable sur le terrain, l’adhésion des populations locales et une administration continue. Or, Bamako manque cruellement de ces instruments essentiels. Le pouvoir central dispose en revanche d’un régime militarisé, d’une rhétorique souverainiste percutante, d’un appareil répressif interne et d’un allié russe précieux pour la protection du régime, mais dont la capacité à stabiliser un pays immense, fragmenté, miné par les trafics, les insurrections et les rancœurs historiques, reste incertaine.
C’est là que réside le malentendu fondamental. La souveraineté ne se limite pas à l’affirmation qu’aucune puissance extérieure ne doit dicter sa loi. Elle se manifeste par la capacité concrète à gouverner un territoire, une population, des frontières, une économie et à garantir la sécurité. Si un État proclame sa souveraineté mais ne parvient pas à contrôler ses routes, ses écoles, ses marchés, ses mines, ses douanes et ses casernes, cette souveraineté n’est alors qu’un étendard sans corps.
Djihadistes et séparatistes : une alliance tactique, non un projet commun
La convergence opérationnelle observée entre le JNIM et le FLA ne doit en aucun cas être interprétée comme une fusion idéologique. Les djihadistes aspirent à l’établissement d’un ordre islamiste armé, transnational, fondé sur la délégitimation de l’État-nation. Les séparatistes touaregs de l’Azawad, en revanche, poursuivent une logique territoriale, identitaire et politique, ancrée dans la revendication d’autonomie ou d’indépendance pour les régions septentrionales.
Cependant, dans le contexte d’un conflit armé, il n’est pas toujours nécessaire de partager un objectif final. Il suffit parfois de s’entendre sur l’ennemi immédiat. Actuellement, cet ennemi commun est Bamako, et le dispositif russe qui soutient la junte. La simultanéité des attaques vise à saturer la capacité de riposte des forces armées maliennes, les contraignant à disperser leurs unités, leurs renforts, leurs hélicoptères, leur carburant, leurs convois et leurs informations. Lorsqu’une armée déjà sous-dotée doit se déployer d’un front à l’autre, la problématique n’est plus uniquement militaire. Elle devient profondément psychologique. Chaque garnison craint d’être la prochaine cible. Chaque gouverneur s’interroge sur la capacité réelle de la capitale à lui apporter secours. Chaque allié réévalue l’intérêt de maintenir son engagement.
C’est là le point crucial : la guerre au Mali ne se gagne pas simplement en prenant une ville. Elle se gagne en brisant la confiance résiduelle envers l’État. Si les fonctionnaires désertent, si les soldats doutent, si les chefs locaux négocient avec les groupes armés, si les commerçants versent une protection, si la population perçoit Bamako comme lointaine et impuissante, alors l’État recule même là où ses drapeaux flottent encore officiellement.
Évaluation militaire : l’armée malienne entre défense et usure
Les Forces armées maliennes sont confrontées à un défi structurel majeur : défendre un territoire immense avec des ressources limitées, un personnel insuffisant, des lignes d’approvisionnement vulnérables et un adversaire d’une grande mobilité. Les groupes djihadistes et rebelles n’ont pas besoin de contrôler durablement chaque agglomération. Leur stratégie consiste à frapper, se retirer, bloquer des axes routiers, encercler des convois, isoler des avant-postes, perturber le commerce, menacer les autorités locales, collecter des taxes dans les villages et imposer une forme de souveraineté intermittente.
L’armée régulière, à l’inverse, doit maintenir des positions, assurer la protection des civils, ravitailler ses bases et garantir une présence continue. C’est le paradoxe classique de la contre-insurrection : le pouvoir étatique doit être omniprésent, tandis que l’insurrection peut choisir ses points d’apparition. Lorsque l’État ne parvient plus à garantir la sécurité, la population ne soutient pas nécessairement les rebelles par conviction idéologique. Elle les subit souvent, les craint, mais finit par s’adapter au pouvoir qu’elle perçoit comme le plus proche et le plus efficace.
Un éventuel assaut sur une base stratégique comme Kati, ainsi que des informations confirmées concernant des victimes ou des blessés parmi des personnalités clés de l’appareil sécuritaire, revêtiraient une signification considérable. Cela indiquerait que la crise ne se limite plus aux périphéries, mais affecte directement la sécurité du cœur du pouvoir. La capitale, dans de tels scénarios, ne chute pas nécessairement de manière immédiate, mais elle commence à vivre sous le poids du soupçon et de l’incertitude.
La limite de l’engagement russe : protéger le régime ne signifie pas pacifier le pays
La présence russe au Mali a été présentée comme une alternative à l’influence française et occidentale. Cependant, son bilan apparaît de plus en plus ambigu. Moscou a offert un soutien politique, des formations, des conseillers, des personnels armés, une capacité coercitive et une narration anti-occidentale très efficace. Elle a fourni à la junte un vocabulaire : souveraineté, ordre, lutte contre le terrorisme, fin du néocolonialisme français.
Mais sur le terrain, la stabilisation d’un pays exige bien plus. Elle requiert un renseignement local précis, des accords tribaux, des initiatives de développement, une administration efficace, un système judiciaire fonctionnel, le contrôle des frontières, la gestion des conflits communautaires et une réconciliation politique profonde. Des paramilitaires peuvent remporter des affrontements, mais ils ne peuvent pas reconstruire un État. Ils peuvent intimider, mais pas gouverner. Ils peuvent protéger des palais, mais pas intégrer des périphéries hostiles.
La Russie, par ailleurs, est déjà engagée dans un conflit long et coûteux en Ukraine. Ses ressources militaires, logistiques et financières ne sont pas illimitées. Le projet africain avait également été conçu comme une opération à faible coût : influence politique, accès aux ressources, contrats de sécurité, propagande mondiale. Mais lorsque le théâtre d’opérations se transforme en guerre d’usure, les coûts augmentent. Et Moscou doit alors arbitrer ses investissements en énergie.
Le Mali pourrait ainsi passer du statut de vitrine de la pénétration russe en Afrique à celui de piège stratégique. Remplacer le drapeau français par le drapeau russe sur les places publiques est une chose. Empêcher les djihadistes, les séparatistes et les réseaux criminels de vider l’État de l’intérieur en est une autre.
Scénarios économiques : or, trafics et survie de l’État malien
L’économie malienne est intrinsèquement fragile, fortement dépendante de l’or, de l’agriculture, des aides internationales, des flux informels et de la capacité de l’État à sécuriser ses principales recettes. Lorsque la sécurité s’effondre, ce n’est pas seulement l’ordre public qui se délite, mais également la base fiscale de l’État.
Les mines d’or, qu’elles soient industrielles ou artisanales et informelles, deviennent des zones de compétition acharnée. Celui qui contrôle une mine détient une source d’argent, d’armes, de main-d’œuvre, de protection et de loyautés. Les groupes armés taxent, extorquent, trafiquent, protègent ou pillent. L’État, quant à lui, perd des recettes et doit dépenser davantage pour financer la guerre. C’est le cercle vicieux parfait : une sécurité défaillante engendre une diminution des ressources, laquelle à son tour affaiblit davantage la sécurité.
Les routes transsahariennes revêtent également une importance décisive. Elles ne sont pas uniquement des voies de contrebande ; elles constituent de véritables artères économiques pour des communautés qui vivent des échanges, du transport, de l’élevage, du carburant, des biens alimentaires, du commerce légal et illégal. Lorsque Bamako perd le contrôle de ces routes, il perd sa capacité à influencer la vie quotidienne des populations. Et là où l’État se retire, d’autres acteurs prennent le relais : le djihadiste, le trafiquant, le chef local, le commandant rebelle.
Sur le plan géoéconomique, la situation du Mali ne se limite pas à ses frontières. La déstabilisation peut impacter le Niger, le Burkina Faso, la Mauritanie, l’Algérie, le Sénégal, la Guinée et la Côte d’Ivoire. Le Sahel représente une profondeur stratégique, et non une simple addition de crises isolées. Les frontières sont poreuses, les communautés s’étendent au-delà des tracés officiels, et les trafics ignorent les cartes. Un effondrement à Bamako générerait des ondes de choc d’une portée bien plus vaste.
L’Alliance des États du Sahel : souveraineté sans les moyens
Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont forgé un nouveau récit politique : sortie de l’orbite occidentale, rupture avec la France, critique de l’ordre régional établi, recherche de nouveaux partenaires et réaffirmation de leur souveraineté. Cependant, le problème réside dans le fait que cette souveraineté proclamée émerge au sein d’États fragiles, dotés d’armées sous pression, d’économies vulnérables, d’institutions militarisées et confrontés à une expansion des menaces djihadistes.
L’Alliance des États du Sahel (AES) peut fonctionner comme un bloc politique et symbolique. Elle peut coordonner des déclarations, renforcer une solidarité entre juntes et amplifier la rhétorique anti-occidentale. Mais peut-elle réellement garantir un soutien mutuel efficace lorsque tous ses membres sont eux-mêmes vulnérables ? Peut-elle stabiliser le Mali si le Niger et le Burkina Faso doivent également protéger leurs capitales, leurs mines, leurs frontières et leurs convois ?
Un seuil structurel se dessine ici : une alliance de fragilités ne produit pas automatiquement de la force. Elle peut engendrer un isolement partagé. Elle peut multiplier la propagande. Mais si les ressources, la formation, la légitimité, le renseignement et la capacité administrative font défaut, le résultat risque d’être une confédération d’urgences.
La dimension géopolitique : le départ de la France et le vide persistant
Le retrait français du Mali a symbolisé la clôture d’un cycle. Paris a payé le prix de ses erreurs, de ses ambiguïtés, de ses arrogances, de ses limites opérationnelles, de ses incompréhensions politiques et du rejet profond d’une grande partie de l’opinion sahélienne. La France a été de plus en plus perçue comme une puissance néocoloniale, incapable de vaincre le djihadisme et trop liée aux élites locales.
Cependant, l’échec français ne garantit pas automatiquement le succès russe. C’est une erreur souvent commise par de nombreuses juntes et par bon nombre d’observateurs. Le sentiment antifrançais peut faciliter la conquête des places publiques et l’obtention d’un consensus provisoire. Mais il ne suffit pas à bâtir la sécurité. L’anti-occidentalisme peut être une ressource politique, mais il ne constitue pas une stratégie de stabilisation.
La Russie a certes comblé le vide laissé par la France, mais elle n’a pas résolu la question fondamentale : comment gouverner le Sahel ? Avec quelles institutions ? Avec quel pacte entre le centre et les périphéries ? Avec quel modèle économique ? Avec quel équilibre entre les ethnies, les clans, les communautés pastorales, les villes et les campagnes ? Avec quel rapport entre sécurité et développement ?
Tant que ces questions resteront sans réponse, toute puissance extérieure finira par s’enliser. La France en a fait l’expérience. La Russie risque de le découvrir à son tour.
Trois scénarios possibles pour l’avenir du Mali
Le premier scénario envisage une guerre civile tripartite. Bamako conserverait la capitale et certaines villes clés, le JNIM contrôlerait ou influencerait de vastes zones rurales, et le FLA consoliderait sa présence dans le Nord et les territoires revendiqués par l’Azawad. Le pays resterait formellement uni, mais substantiellement fragmenté. C’est le scénario le plus probable si aucun acteur ne parvient à prendre le dessus et si la crise continue d’épuiser toutes les parties.
Le deuxième scénario est celui d’un effondrement interne de la junte. Les défaites militaires répétées, les pertes parmi les figures dirigeantes, le mécontentement croissant au sein des forces armées et la perception de l’inefficacité de l’aide russe pourraient générer des fractures au sein de l’appareil militaire. Dans un système né de coups d’État, la possibilité d’un nouveau putsch demeure toujours présente. Une nouvelle faction pourrait tenter de sauver le régime en écartant certains acteurs de l’ancien équilibre.
Le troisième scénario est celui d’une sécession de fait. Non nécessairement proclamée immédiatement, ni même reconnue, mais pratiquée sur le terrain. Le Nord pourrait devenir une zone durablement soustraite au contrôle de Bamako, gouvernée par une combinaison instable de forces touarègues, de groupes locaux, de djihadistes, de réseaux de trafiquants et de puissances extérieures. Ce serait l’émergence d’une