La Caisse des Dépôts et Consignations : un pilier pour le développement infrastructurel au Cameroun
Le Cameroun, à l’instar de nombreuses nations africaines, se trouve confronté depuis plusieurs années à une réduction des financements externes traditionnels. Face à cette réalité, la mobilisation de l’épargne nationale, qu’elle soit publique ou privée, s’impose comme une nécessité stratégique. C’est précisément la mission confiée à la Caisse des Dépôts et Consignations (CDEC), officiellement opérationnelle depuis le 20 janvier 2023, quinze ans après sa création légale en 2008. Cette institution est appelée à transformer des ressources financières latentes en un véritable moteur de développement pour le pays.
Patrick Duprix Anicet Mani, un observateur avisé, souligne que la CDEC est vouée à devenir un instrument capital pour le financement des infrastructures au Cameroun. Elle est conçue pour collecter, sécuriser et valoriser l’épargne domestique sur le long terme, l’orientant spécifiquement vers le soutien des politiques publiques.
Un modèle inspirant : l’exemple de la Caisse des Dépôts française
L’expérience française illustre parfaitement comment une caisse de dépôts peut transformer l’épargne stagnante en un puissant levier de développement structurel. Ce modèle repose sur trois piliers essentiels :
- La centralisation de ressources réglementées (comme le Livret A, les fonds notariaux ou les comptes inactifs) au sein d’un organisme public fiable.
- La conversion de dépôts à court terme en prêts à long terme, bénéficiant de la garantie de l’État.
- Un effet de levier significatif, où chaque euro d’épargne centralisée contribue au financement d’infrastructures vitales (logements sociaux, rénovation urbaine, déploiement de la fibre optique, réseaux de transport).
La CDEC camerounaise adopte une architecture similaire, avec pour objectif de recueillir et de rentabiliser des capitaux souvent inexploités, afin de les injecter dans des projets d’intérêt public.
La CDEC : une progression tangible
Les données actuelles témoignent d’une dynamique déjà bien enclenchée pour la CDEC au Cameroun :
Cadre juridique et sources de financement
La législation de 2008 et son décret d’application de 2011 définissent quatre catégories de ressources pour la CDEC : les dépôts (fonds de notaires, comptes bancaires inactifs), les consignations administratives (cautionnements pour les marchés publics), les consignations judiciaires (liées aux mises en liberté ou règlements judiciaires) et une quatrième catégorie assimilée.
Un mécanisme de collecte contraignant
Un décret du Premier ministre datant du 1er décembre 2023 a instauré un délai impératif pour les banques, assurances, notaires et greffes afin qu’ils transfèrent leurs fonds consignés. Le non-respect de cette directive entraîne des audits externes et des intérêts de retard calculés sur le taux de facilité de prêt marginal de la BEAC, majoré de deux points. Ce dispositif légal vise à garantir une montée en charge rapide et sécurisée des ressources.
Bilan après trois ans d’activité
Le directeur général, Richard Evina Obam, a annoncé que plus de 151 milliards de FCFA (environ 260 millions USD) ont été centralisés trois ans après le début des opérations. Ce montant est significatif, bien qu’il reste, proportionnellement, en deçà du potentiel estimé, qui dépassait les 1 000 milliards de FCFA de fonds en déshérence dans le système bancaire.
La filiale bancaire : un catalyseur pour les infrastructures
L’ambition de financer des infrastructures prendra une nouvelle dimension avec le projet de création d’une filiale bancaire dédiée, dont l’étude de faisabilité a été lancée en février 2025. Cette filiale est spécifiquement conçue pour :
- Soutenir l’État, les collectivités territoriales décentralisées (CTD) et les entreprises dans la levée de fonds pour des projets d’infrastructures.
- Accompagner les petites et moyennes entreprises (PME) souhaitant participer à la commande publique.
- Faciliter les introductions en bourse et l’évaluation des opportunités d’affaires.
- Proposer des solutions financières à long terme (prêts, garanties, crédit-bail) adaptées aux besoins des acteurs camerounais.
Cette initiative rapproche la CDEC du modèle de la Banque des Territoires de la CDC française, la transformant d’un simple dépositaire de fonds en un investisseur patient et de long terme au service de l’économie réelle.
Secteurs d’investissement potentiels au Cameroun
La CDEC a la capacité d’intervenir dans plusieurs domaines clés pour le développement du Cameroun :
- Logement : Financement de projets de logement social et du programme des 10 000 logements.
- Infrastructures urbaines : Amélioration de la voirie urbaine et des systèmes d’assainissement à Yaoundé et Douala.
- Numérique : Extension de la couverture haut débit dans les zones rurales, au-delà des grandes métropoles.
- Collectivités territoriales : Octroi de prêts aux CTD, en soutien au processus de décentralisation.
- Transport : Financement des corridors routiers, du port de Kribi et du développement du hub ferroviaire.
Facteurs clés de succès et défis à relever
Malgré les avancées, la pleine réussite de la CDEC dépend de plusieurs conditions essentielles :
- L’effectivité de la collecte : La résistance de certaines banques à transférer les fonds dus (une seule institution, Allianz Cameroun, avait effectué un transfert fin 2023) indique que la mobilisation des ressources reste un chantier inachevé.
- Gouvernance et transparence : La crédibilité de l’institution auprès des épargnants et des consignataires est cruciale pour le volume des dépôts volontaires.
- Compétences techniques : Le financement d’infrastructures exige une expertise pointue en ingénierie financière de projets, en évaluation des risques et en structuration de garanties, au-delà d’un rôle de simple dépositaire.
- Coordination avec les autres bailleurs : Une articulation efficace avec les autres acteurs financiers (tels que les partenaires multilatéraux et le Trésor public) est nécessaire pour éviter les doublons et maximiser l’effet de levier.
En somme, la CDEC dispose des fondations nécessaires pour devenir un instrument stratégique de développement infrastructurel au Cameroun, s’inspirant du modèle français. Sa capacité à convertir l’épargne réglementée dormante, estimée à plusieurs centaines de milliards de FCFA, en financements à long terme pour les infrastructures, représente une solution endogène crédible face à la rareté des capitaux extérieurs. La création de sa filiale bancaire dédiée marque une transition fondamentale d’une logique de collecte vers une approche d’investissement structurant. Le succès de cette transformation dépendra de l’efficacité de la collecte coercitive des fonds et du développement rapide d’une expertise interne en ingénierie financière de projets.