3 juin 2026
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Une attaque meurtrière ciblant un marché civil au Niger

Une frappe de drone militaire au Niger a coûté la vie à au moins 17 civils, dont quatre enfants, et a blessé 13 autres personnes dans un marché bondé du village de Kokoloko, le 6 janvier 2026. Parmi les victimes figurent également trois combattants islamistes. Cette attaque, qui soulève de vives interrogations sur le respect du droit de la guerre, pourrait constituer un crime de guerre en raison de son caractère indiscriminé.

Un village sous tension : l’État islamique au Sahel et ses activités

Kokoloko, situé dans la région de Tillabéri à environ 120 kilomètres à l’ouest de Niamey, est un secteur régulièrement ciblé par des violences. Les habitants rapportent que l’État islamique au Sahel (EIS), un groupe armé islamiste, est actif dans la zone depuis plusieurs années. Depuis 2019, des groupes armés islamistes multiplient les attaques contre les militaires et les civils au Niger, aggravant l’insécurité dans la région.

Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel pour Human Rights Watch, a réagi vivement à cette frappe :

« L’attaque militaire au Niger qui a tué trois combattants islamistes a également tué et blessé un grand nombre de civils sur un marché en violation flagrante du droit de la guerre. Les autorités nigériennes doivent garantir une enquête transparente et impartiale sur cette frappe, sanctionner les responsables et indemniser équitablement les victimes et leurs familles. »

Les détails troublants de l’attaque

Human Rights Watch a mené des investigations approfondies, incluant des entretiens avec 15 personnes par téléphone (témoins, membres d’ONG, journalistes et habitants) ainsi qu’une analyse géolocalisée de trois vidéos et des images satellites. Aucun commentaire public n’a été émis par la junte militaire nigérienne, qui a pris le pouvoir en juillet 2023, malgré l’envoi d’une lettre par l’organisation pour obtenir des éclaircissements.

Les témoignages recueillis révèlent que vers 10 h 30 le 6 janvier, un drone a survolé Kokoloko à deux reprises avant de larguer une munition vers 13 h 30, alors que le marché était très fréquenté. Un marchand de 36 ans, survivant de l’attaque, a décrit la scène :

« J’ai vu le drone blanc voler au-dessus de nous, puis j’ai entendu un sifflement suivi d’une explosion assourdissante. Le marché, rempli de femmes et d’enfants, a été touché de plein fouet. Il y avait des femmes vendant du riz, de la soupe à la viande et d’autres plats, et leurs enfants étaient là. »

Les témoins ont précisé que trois combattants de l’EIS, sans armes apparentes et vêtus en civil avec des turbans, se trouvaient sur place au moment de l’attaque. D’après leurs déclarations, six membres de l’EIS étaient présents dans le village ce matin-là, dont trois au marché. « Les combattants font régulièrement leurs achats dans les marchés de la région avant de repartir », ont-ils expliqué.

Un bilan humain et matériel dévastateur

Les conséquences de cette frappe ont été catastrophiques. Les habitants ont découvert des corps carbonisés et déchiquetés, rendant l’identification difficile. Un chef religieux de 67 ans, revenu sur les lieux en fin de journée, a comptabilisé 17 morts :

« J’ai dénombré 17 corps, principalement des femmes et des enfants. Les corps étaient tellement brûlés que leur identification a été extrêmement complexe. »

Les combattants de l’EIS ont participé aux opérations de secours et procéder à l’inhumation des victimes dans le cimetière local. Les corps des trois combattants islamistes ont également été retrouvés et enterrés par leur groupe.

Les vidéos et images satellites confirment l’ampleur des dégâts : des étals incendiés, des structures détruites par le feu et des traces d’explosions puissantes. Les systèmes de détection de la NASA ont enregistré des incendies actifs à Kokoloko à 13 h 31 le jour de l’attaque, corroborant les témoignages des habitants. Les flammes se sont propagées rapidement en raison de la présence de carburant et d’étals en bois au marché.

Des drones turcs en question

Human Rights Watch n’a pas pu identifier avec certitude le type de drone ou de munition utilisé. Cependant, depuis 2022, l’armée nigérienne a acquis plusieurs modèles de drones produits par la Turquie, notamment les Bayraktar TB-2, Karayel-SU et Aksungur UCAV. Ces appareils, équipés de systèmes de surveillance et de munitions guidées, sont capables de frappes précises. Les vidéos disponibles montrent des dégâts compatibles avec l’utilisation d’explosifs puissants, et les blessés présentaient des brûlures ainsi que des lésions causées par des fragments de projectiles.

Les images à haute résolution du 20 janvier révèlent des zones carbonisées le long de la route principale du village, confirmant l’impact dévastateur de la frappe.

Exode massif et réactions internationales

À la suite de l’attaque, près de 1 200 habitants de Kokoloko ont fui vers des villages voisins ou ont traversé la frontière pour se réfugier au Mali. Une femme, ayant perdu sa cousine de 50 ans et son neveu de 5 ans, a raconté :

« J’ai passé ma première nuit dans un village proche avec mes enfants. Ensuite, nous avons quitté le pays avec presque rien. »

Une liste établie par les habitants recense les victimes : 11 femmes (29 à 50 ans), 2 hommes (32 et 55 ans) et 4 enfants (5 à 10 ans) ont péri. Parmi les 13 blessés figurent 4 femmes, 7 hommes et 2 adolescents (14 et 15 ans).

Ilaria Allegrozzi a conclu en appelant les gouvernements étrangers soutenant l’armée nigérienne à exercer une pression pour éviter de nouvelles victimes civiles. Elle a également souligné l’obligation pour le gouvernement de fournir une assistance aux populations touchées et de verser des indemnisations aux familles des victimes.

Contexte sécuritaire et enjeux humanitaires au Sahel

Selon Armed Conflict Location and Event Data (ACLED), la région de Tillabéri a enregistré en 2025 le plus grand nombre de victimes civiles dans le centre du Sahel, attribuables à l’EIS, à l’armée nigérienne et au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda. Cette situation illustre l’escalade des violences et les défis humanitaires persistants dans la zone.

Cette frappe s’ajoute à une série d’attaques controversées. En septembre 2025, des raids aériens de l’armée nigérienne sur un marché hebdomadaire du village d’Injar (Tillabéri) ont causé la mort de plus de 30 civils. En janvier 2024, des frappes de drones avaient déjà fait des victimes civiles à Tiawa, toujours dans la région de Tillabéri.

Les organisations de défense des droits humains exhortent les autorités à respecter le droit international humanitaire, qui impose de distinguer à tout moment combattants et civils. Les attaques utilisant des armes aux effets non maîtrisables, comme celles ayant visé Kokoloko, sont considérées comme des attaques indiscriminées et, en cas d’intention criminelle, des crimes de guerre.