20 mai 2026
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Enlèvements dans le bassin du lac Tchad : la manne financière de Boko Haram et de l’ISWAP

L’industrie du kidnapping s’est imposée comme un pilier du financement des groupes armés dans la région du bassin du lac Tchad. Boko Haram, mais aussi sa dissidence l’ISWAP, exploitent systématiquement ces rapts pour alimenter leurs caisses, tout en étendant leur emprise territoriale au Nigeria, au Niger, au Tchad et au Cameroun.

Boko Haram est née en 2002 à Maiduguri, dans l’État de Borno, dans le nord-est du Nigeria puis s’est étendue à d'autres pays

Des centaines d’enlèvements par an : une économie parallèle bien rodée

Les chiffres recueillis au Nigeria, épicentre de cette crise, révèlent une industrie du kidnapping structurée et extrêmement lucrative. Selon les données compilées entre juillet 2024 et juin 2025, plus de 4 700 personnes ont été victimes d’enlèvements lors de près d’un millier d’incidents. Ces rapts, souvent perpétrés contre des écoles, ont également causé la mort de centaines de personnes.

Bien que concentrés dans le nord du Nigeria, ces actes ne se limitent pas à ce pays. Des cas ont été recensés au Cameroun, comme l’enlèvement de passagers d’un bus à Zigué, dans l’Extrême-Nord, revendiqué par Boko Haram. Plus récemment, sept ressortissants tchadiens ont été kidnappés près de la frontière avec le Tchad, dont l’un a été exécuté, les autres étant toujours retenus contre rançon.

Les motivations derrière ces enlèvements de masse

Pour comprendre cette stratégie, il faut se pencher sur les objectifs de ces groupes. « Ces enlèvements servent deux objectifs majeurs », explique Remadji Hoinathy, chercheur à l’Institut d’études et de sécurité. « D’un côté, ils permettent le recrutement forcé de jeunes, hommes et femmes, ainsi que de communautés entières, utilisées comme combattants, main-d’œuvre ou esclaves sexuelles. De l’autre, ils génèrent des revenus colossaux grâce aux rançons versées par les familles, les communautés ou, dans une moindre mesure, les États. »

Les montants exigés sont exorbitants. Pour cinq otages tchadiens, Boko Haram réclame 50 millions de francs CFA. Pour un sixième otage, médecin, la somme s’élève à 500 millions de francs CFA, selon la Ligue tchadienne des droits de l’Homme.

Mobilisation au Nigeria en mai 2015 après l'enlèvement massif des lycéennes

La rançon : un financement controversé mais incontournable

Malgré une politique officielle de non-paiement des rançons au Nigeria, adoptée en 2022, les transactions continuent. En effet, la loi criminalisant ces versements, passible de jusqu’à 15 ans de prison, n’est que rarement appliquée. De nombreux Nigérians, comme les autorités locales, y ont recours pour libérer leurs proches.

Des accusations récentes suggèrent même que le gouvernement nigérian aurait payé une rançon de plusieurs millions d’euros pour la libération d’environ 230 élèves et membres du personnel d’une école catholique enlevés en novembre 2025 dans l’État de Niger. Bien que Abouja démente ces allégations, évoquant une opération militaire, des sources de renseignement évoquent un paiement en espèces, transporté par hélicoptère jusqu’à un chef de Boko Haram dans l’État de Borno.

Boko Haram et l’ISWAP : une scission qui alimente la violence

L’ISWAP, apparu en 2016 après une scission avec Boko Haram, représente une évolution dans la stratégie des groupes jihadistes. En rupture avec la ligne ultra-radicale d’Abubakar Shekau, l’ISWAP a choisi une approche plus pragmatique, cherchant à s’allier avec les populations locales plutôt que de les soumettre par la terreur. Cependant, cette rivalité a dégénéré en une guerre fratricide pour le contrôle des territoires et des ressources.

Nigeria : des combattants présumés de Boko Haram tuent plusieurs personnes lors d'une attaque

Le bassin du lac Tchad : un terrain propice à l’expansion jihadiste

Le bassin du lac Tchad joue un rôle central dans la dynamique des groupes armés. « C’est une zone transfrontalière, proche du Sahel et de la Libye, servant de plaque tournante pour le trafic d’armes et d’hommes », souligne Remadji Hoinathy. « Les États y exercent un contrôle limité, et l’économie locale, notamment agricole et pastorale, facilite les échanges informels. Enfin, l’enclavement géographique, marqué par des îles et des marécages, offre des cachettes idéales pour échapper aux offensives militaires. »

Une réponse militaire et politique encore insuffisante

Les États de la région, réunis au sein de la Force multinationale mixte, tentent de coordonner leurs actions militaires. Pourtant, malgré les efforts, Boko Haram et l’ISWAP démontrent une résilience remarquable, s’adaptant aux stratégies adverses et revenant sans cesse à l’offensive.

Depuis 2009, cette insurrection a causé plus de 40 000 morts et déplacé deux millions de personnes dans le nord-est du Nigeria. Face à cette menace persistante, les États-Unis ont déployé environ 200 soldats pour soutenir les forces nigérianes, illustrant l’ampleur internationale de ce conflit.

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