21 juillet 2026
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Le Sénégal face à l’équation complexe de sa dette publique : entre urgences politiques et viabilité économique

Dans l’histoire récente de l’économie sénégalaise, peu de sujets cristallisent autant de tensions que la gestion de la dette publique. Une équation où se croisent impératifs budgétaires immédiats et exigences de pérennité, où chaque décision se heurte à une temporalité politique souvent plus courte que le cycle nécessaire à une résolution structurelle. Comme le soulignait un ancien dirigeant américain, « tôt ou tard, les dirigeants doivent prendre des décisions difficiles, même impopulaires, en espérant que le temps leur donnera raison ». Cette maxime résonne particulièrement au Sénégal, où l’ombre de la dette publique, désormais à 118,8 % du PIB fin 2024, plane sur l’avenir économique du pays.

Inspirée par les travaux de Buchanan et Tullock sur la théorie des choix publics, cette analyse révèle comment l’écart entre la temporalité politique et l’horizon économique façonne les politiques publiques. Au Sénégal, ce décalage se traduit par des stratégies de court terme qui peinent à résoudre les défis structurels posés par une dette aux trois caractéristiques majeures : un taux d’intérêt apparent élevé, un encours record rapporté au PIB et une maturité moyenne inadaptée.

Un diagnostic accablant : quand la dette étouffe l’économie nationale

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre septembre 2024 et juillet 2026, le Sénégal a livré une photographie crue de sa situation financière. Le cabinet Forvis Mazars, mandaté par l’État, a révélé en juillet 2025 que la dette publique s’élevait à 23 666,8 milliards de francs CFA fin 2024, soit près de 118,8 % du PIB. Pire encore, le service de la dette absorbe l’intégralité des recettes fiscales : 4 357,5 milliards en 2025, dont 3 269,4 milliards pour le remboursement du principal et 1 088,1 milliards en intérêts. En 2026, la tendance ne s’améliore pas : 5 498 milliards de francs CFA sont prévus pour le service de la dette, contre des recettes fiscales attendues de 5 384,8 milliards.

Cette situation place le Sénégal dans un cercle vicieux : l’État ne peut honorer ses dépenses de fonctionnement et d’investissement sans s’endetter davantage, tout en peinant à rembourser ses échéances. Deux leviers pourraient théoriquement inverser cette dynamique : l’augmentation des recettes fiscales et le refinancement de la dette. Mais dans les faits, leur efficacité reste limitée.

Le Plan de redressement économique et social : des objectifs ambitieux face à une réalité austère

Pour tenter de briser ce cercle, le gouvernement a lancé en août 2025 le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), visant à collecter 3 173 milliards de francs CFA de recettes supplémentaires entre 2025 et 2028. Ce plan mise sur une hausse des recettes directes (+2 111 milliards) et un effet multiplicateur des mesures fiscales (+1 062 milliards). Pourtant, au premier trimestre 2026, les réalisations ne dépassent pas 54,2 milliards de francs CFA, et les prévisions les plus optimistes tablent sur 300 milliards pour l’année entière. Un écart significatif qui interroge la faisabilité du PRES.

Les limites structurelles de l’économie sénégalaise expliquent en partie cet échec relatif. Avec un taux de pression fiscale effectif de 18,9 % du PIB en 2025 contre un potentiel estimé à 25,3 %, le Sénégal doit combler un écart de 6 % dans les trois à six ans à venir. Les progrès enregistrés entre 2023 et 2025 (+7 % en valeur absolue) restent insuffisants face à une croissance économique atone (2,2 % hors hydrocarbures en 2025). Résultat : le service de la dette dépasse les recettes fiscales dès 2025 (106,6 % des recettes) et devrait continuer à croître jusqu’en 2028, année où les remboursements atteindront leur pic.

Le refinancement : une solution illusoire aux coûts cachés

Face à l’impossibilité de financer le budget 2026 sans nouvel endettement, le gouvernement mise sur le refinancement de la dette. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été mobilisés sur le marché régional de l’UEMOA, soit quatre fois plus qu’en 2024 (998 milliards). Cependant, cette stratégie présente des risques majeurs. Le taux d’intérêt effectif de la nouvelle dette oscille entre 7 % et 8 % en 2026, contre 3,9 % pour la dette existante. De plus, la maturité moyenne a été réduite, augmentant le risque de refinancement à court terme. 14,3 % de la dette totale est exigible avant 2026.

Le refinancement actuel ne fait donc qu’aggraver la dynamique de la dette. En 2025, l’encours a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA, tandis que le ratio dette/PIB n’a baissé que grâce à l’apport des hydrocarbures (+7 points, passant de 118,8 % à 112 %). Sans cette manne, le ratio aurait atteint 124 %. Trois indicateurs révèlent l’urgence de la situation :

  • Le taux d’intérêt apparent de la dette (4,59 % en 2025), supérieur de 2,4 points au taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %), ce qui rend la dette insoutenable à long terme.
  • Le solde primaire effectif (-1,8 % du PIB en 2025), bien inférieur au solde primaire stabilisant nécessaire (+2,7 % du PIB) pour stabiliser la dette à 119 % du PIB.
  • Un déficit primaire structurel qui force l’État à emprunter pour financer ses dépenses courantes, réduisant d’autant sa marge de manœuvre.

Vers une renégociation inévitable de la dette

Face à ce constat, la création récente d’une Direction Générale des Financements et de la Dette marque une avancée institutionnelle notable. Mais cette réforme ne suffira pas à résoudre la crise quantitative. Le pragmatisme économique exige désormais des mesures radicales :

  • Une renégociation des échéances et des taux d’intérêt auprès des créanciers multilatéraux, bilatéraux et commerciaux.
  • Un allongement des maturités pour réduire la pression des remboursements à court terme.
  • Une décote nominale sur certains encours pour alléger le fardeau immédiat.
  • Un rebasing du PIB pour réévaluer la capacité de remboursement du pays.

Reporter ces décisions reviendrait à accentuer le coût budgétaire et économique du refinancement actuel. Chaque jour de retard aggrave non seulement le coût financier, mais aussi l’éviction des acteurs privés du marché domestique et la réduction des investissements publics. L’histoire économique regorge d’exemples où l’aveuglement idéologique a conduit à des crises encore plus profondes.

Au Sénégal, le choix est clair : agir avec pragmatisme aujourd’hui, ou subir les conséquences d’une dette devenue ingérable demain. La temporalité politique ne doit plus dicter la gestion de l’économie. Le temps des demi-mesures est révolu.

Conclusion : l’urgence d’un virage stratégique

La gestion de la dette publique au Sénégal illustre une tension fondamentale entre l’urgence politique et la nécessité économique. Les réformes institutionnelles, bien que nécessaires, ne suffiront pas à inverser une dynamique pernicieuse si elles ne s’accompagnent pas de décisions courageuses sur les taux, les échéances et les modalités de remboursement.

Le gouvernement a désormais entre ses mains les outils pour éviter l’effet boule de neige : une renégociation globale de la dette, une mobilisation accrue des recettes fiscales et une réduction drastique des dépenses non productives. Tout autre scénario ne ferait que reporter l’inévitable, alourdissant d’autant la facture pour les générations futures. Le Sénégal doit choisir entre le statu quo et une sortie par le haut.