Le comité d’experts commun chargé d’examiner les conditions de réouverture de la frontière entre le Bénin et le Niger a présenté ses conclusions après des mois de tensions. Un accord technique sur les questions de sécurité, de transit et de cadre juridique a été trouvé. Pourtant, Niamey maintient trois exigences jugées « incontournables » avant toute validation politique, ce qui pourrait retarder le déblocage définitif.
Des conditions strictes pour une réouverture durable
Les autorités nigériennes ont imposé trois préalables jugés « non-négociables » pour envisager la réouverture de la frontière, fermée depuis 2023. Ces exigences reflètent une volonté de sécuriser les relations bilatérales et de rassurer sur la souveraineté du pays.
Parmi elles, la signature d’un accord de défense et de sécurité entre les deux nations. Ce texte doit formaliser l’engagement mutuel de non-agression et interdire l’utilisation du territoire de l’un comme base arrière pour des actions hostiles contre l’autre. Pour Régis Hounkpè, analyste chevronné et directeur d’InterGlobe Conseils, cette clause relève du principe de base :
« Oui, le Bénin ne menacera pas le Niger, et le Niger ne menacera pas le Bénin. C’est une évidence dans un contexte normal, mais après trois années de tensions marquées, cette formalisation apparaît comme une nécessité. L’enjeu désormais réside dans la mise en œuvre concrète de cet accord. »
La deuxième condition porte sur la création d’une cellule conjointe de renseignement dédiée au partage d’informations en temps réel. Objectif : surveiller les mouvements terroristes et les trafics transfrontaliers. Régis Hounkpè salue cette initiative, soulignant son caractère équilibré et bénéfique pour les deux parties :
« Cette structure doit garantir qu’aucune déstabilisation ne vienne de l’un ou de l’autre pays. C’est un gage de confiance essentiel. »
Enfin, Niamey exige une transparence totale sur les partenariats militaires du Bénin, notamment près de la frontière. Une demande liée à des enjeux de souveraineté, dans un contexte où les alliances extérieures du pays suscitent des interrogations au Niger. Régis Hounkpè analyse cette exigence avec pragmatisme :
« Le Bénin est un État souverain et libre de ses choix en matière de coopération militaire. Que ce soit avec la France, la Chine, la Russie ou d’autres pays, l’important est que ces partenariats ne servent pas à déstabiliser son voisin. Le pragmatisme doit primer : aucun intérêt à attiser les tensions régionales. »
Un impact économique dévastateur pour le Niger
La fermeture prolongée de la frontière a des conséquences dramatiques pour le Niger, pays enclavé dont 70 % des importations transitent par le Bénin. Le port de Cotonou est vital non seulement pour Niamey, mais aussi pour le Mali et le Burkina Faso, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui dépendent de cette route pour s’approvisionner en carburant, matériaux de construction et denrées alimentaires.
Les détours par le Nigeria ou d’autres pays alourdissent les coûts logistiques de 30 à 50 % depuis 2023. L’oléoduc Niger-Bénin, long de près de 2 000 km, relie les champs pétrolifères d’Agadem au port de Sèmè-Kpodji. Son interruption a privé le Niger de recettes pétrolières estimées à plusieurs millions de dollars par mois.
Le Bénin paie aussi le prix fort
Le Bénin n’est pas épargné. La congestion du port de Cotonou et des axes routiers a entraîné une chute des recettes douanières et une baisse d’activité dans des secteurs clés comme le transport ou le commerce. Certains acteurs économiques enregistrent des pertes allant jusqu’à -60 %. Les flux commerciaux, autrefois concentrés vers le Niger, se sont redirigés vers le Togo ou le Nigeria, menaçant la position du pays comme hub régional.
Au-delà des chiffres, les populations subissent de plein fouet les conséquences. Les commerçants de Malanville et Gaya voient leurs revenus fondre, tandis que les prix des denrées de base flambent en raison des détours logistiques. Les familles se retrouvent isolées, les coûts de transport explosent, et les réseaux de contrebande prospèrent dans ce climat de précarité.
Une réouverture progressive comme solution réaliste
Régis Hounkpè, directeur exécutif d’InterGlobe Conseils, insiste sur l’urgence d’une réouverture, ne serait-ce que partielle, pour relancer les économies des deux pays :
« Un retour du flux de marchandises permettrait au port de Cotonou de retrouver sa dynamique d’antan. Les transporteurs, logisticiens et commerçants des deux pays pourraient enfin renouer avec des bénéfices mis à mal depuis trois ans. »
Selon lui, les présidents Romuald Wadagni et le général Abdourahamane Tiani ont tout intérêt à privilégier les impératifs économiques et sécuritaires, plutôt que les divergences idéologiques :
« Les dirigeants africains font de la géopolitique, mais la réalité les condamne à coopérer. Ils doivent transcender les clivages pour se concentrer sur ce qui est vital : la stabilité économique, la logistique, la sécurité et la lutte contre le terrorisme. »
Une réouverture progressive, avec des contrôles renforcés sur les marchandises prioritaires, semble être la voie la plus probable. Si les négociations aboutissent, cette avancée pourrait même inspirer d’autres pays de la région, à l’image de la réconciliation récente entre le Mali et la Côte d’Ivoire.
Un espoir pour les populations
Au-delà des considérations macroéconomiques, une réouverture de la frontière permettrait aux communautés frontalières de retrouver des conditions de vie décente. Les familles séparées pourraient se retrouver, les commerçants retrouveraient des débouchés, et les prix des denrées se stabiliseraient. Un soulagement après des années de précarité et d’incertitude.
Pour Régis Hounkpè, la clé du succès réside dans l’abandon des postures politiques au profit d’une approche pragmatique :
« Il faut se détacher des idéologies et se concentrer sur l’essentiel : la survie économique et la sécurité des populations. C’est la seule voie pour construire un avenir stable et prospère. »