Depuis l’aube des années 2020, le Sénégal et la Mauritanie misent sur leur gaz naturel pour écrire une nouvelle page de leur histoire économique. Pourtant, loin des discours triomphalistes des gouvernements et des promesses d’eldorado, ce sont les populations locales qui en paient le prix fort. Entre promesses non tenues, terres confisquées et eaux polluées, le gazoduc GNL (Gaz Naturel Liquéfié) Sénégalo-Mauritanien, fleuron énergétique de la sous-région, révèle une réalité bien moins reluisante : un développement inégal qui creuse les inégalités et menace les moyens de subsistance de milliers de familles.
Des plages de la Grande Côte aux rizières de la vallée du fleuve Sénégal, en passant par les faubourgs de Saint-Louis et les villages mauritaniens de Nouadhibou, les habitants vivent désormais sous la menace constante d’un rêve énergétique devenu cauchemar. Quelles sont les conséquences tangibles de ce projet pharaonique sur le quotidien des Sénégalais et des Mauritaniens ? Comment un gazoduc peut-il, en quelques années, transformer des communautés en victimes collatérales d’une aventure économique mal maîtrisée ?
Quand le gazoduc siffle la fin des terres agricoles
Dans la commune de Keur Saloum Diongue, à une heure de route de Dakar, les habitants serrent les poings. « Avant, nos terres donnaient du mil, du manioc, des légumes. Aujourd’hui, elles sont stériles, et les puits sont secs. » raconte Aïcha Diop, 45 ans, mère de six enfants et agricultrice depuis toujours. Le gazoduc, long de 903 kilomètres et inauguré en grande pompe en 2024, traverse son village comme une cicatrice. Officiellement, les compagnies pétrolières ont indemnisé les propriétaires terriens. Officieusement, les compensations promises n’ont jamais été versées dans leur intégralité, et les terres expropriées, une fois déboisées, ne donnent plus rien.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon les associations locales, plus de 3 000 hectares de terres cultivables ont été confisqués dans la région de Thiès et de Diourbel, privant des centaines de familles de leur principale source de revenus. À Keur Saloum Diongue, les rizières, autrefois autosuffisantes, importent désormais leur riz. « On nous a promis des emplois dans les centrales à gaz, des routes, des écoles. Où sont-ils ? » s’insurge Babacar Ndiaye, chef du village. La colère monte, et avec elle, les risques de conflits fonciers, déjà enregistrés dans plusieurs localités.
- Expropriations contestées : Les terres sont souvent rachetées à des prix dérisoires sous la pression des autorités locales, contraignant les paysans à accepter des indemnités insuffisantes pour relancer une activité agricole.
- Pollution des nappes phréatiques : Les fuites de condensats, produits dérivés du gaz, ont contaminé plusieurs points d’eau, rendant l’irrigation impossible et forçant les habitants à boire une eau impropre à la consommation.
- Déséquilibre alimentaire : La baisse de la production locale a entraîné une dépendance accrue aux importations, faisant flamber les prix des denrées de base.
Saint-Louis et Nouadhibou : entre espoirs déçus et santé publique en danger
À Saint-Louis, ancienne capitale coloniale du Sénégal, la proximité avec les infrastructures gazières a transformé la ville en un laboratoire à ciel ouvert des externalités négatives de l’industrie énergétique. Les habitants dénoncent une « odeur de soufre permanente » dans l’air, des maux de tête chroniques et une recrudescence des maladies respiratoires. Les pêcheurs, eux, voient leurs prises diminuer : les rejets de méthane dans l’océan, liés à l’extraction et au transport du gaz, perturbent les écosystèmes marins.
Dans le port mauritanien de Nouadhibou, où le gazoduc prend son essor vers l’Europe, les conditions de vie des travailleurs précaires se sont dégradées. Les chantiers ont attiré une main-d’œuvre venue de toute l’Afrique de l’Ouest, mais les logements insalubres et les salaires de misère ont créé un bidonville informel en pleine expansion. Les ONG locales rapportent une « explosion des cas de paludisme et de dermatoses » en raison du manque d’hygiène et de la pollution industrielle.
Les autorités des deux pays minimisent ces risques. « Les normes environnementales sont respectées », assure un responsable sénégalais sous couvert d’anonymat. Pourtant, les rapports d’experts indépendants contredisent ces déclarations. Une étude récente de l’Université Cheikh Anta Diop révèle que les taux de particules fines dans l’air à Saint-Louis ont augmenté de 40 % depuis 2022, directement corrélés aux activités du gazoduc.
Les femmes, premières victimes d’un modèle énergétique inégal
Dans une société où les femmes assument 70 % de la production alimentaire, la crise des terres agricoles a un visage féminin. À Keur Saloum Diongue, les femmes, souvent sans titre de propriété, n’ont même pas été indemnisées pour les terres confisquées. « On nous a dit que c’était pour le bien du pays. Mais qui en profite vraiment ? » s’interroge Fatoumata Sarr, 38 ans, qui a dû abandonner son champ de niébé pour devenir vendeuse de poisson au marché de Mbour.
Les associations féministes dénoncent un manque total de représentation des femmes dans les négociations foncières, alors qu’elles sont les premières à subir les conséquences de la dégradation des sols. Les programmes de reconversion professionnelle promises par l’État se font attendre, et les microcrédits agricoles, censés compenser, sont inaccessibles pour la majorité des rurales.
Un gazoduc qui creuse les écarts, un Sénégal divisé
Alors que le gouvernement sénégalais mise sur le gaz pour atteindre l’autonomie énergétique d’ici 2030, les réalités sur le terrain peinent à suivre. Seulement 12 % des ménages ruraux ont accès à l’électricité, contre 85 % en milieu urbain, selon les dernières données de l’Agence internationale de l’énergie. Dans les villages traversés par le gazoduc, l’électricité reste un luxe, tandis que les profits des exportations de gaz profitent à une élite économique et politique.
À Dakar, où les panneaux solaires fleurissent sur les toits des villas des quartiers huppés, les contrastes sont saisissants. « On nous parle de transition énergétique, mais pour qui ? » s’indigne un jeune entrepreneur social basé à Guédiawaye, l’un des quartiers les plus pauvres de la capitale. Les subventions sur les produits pétroliers, censées soulager les ménages, ont été réduites pour financer les infrastructures gazières, faisant grimper le prix de l’essence et du gaz butane.
Face à cette situation, une frange de la population commence à se mobiliser. Des collectifs citoyens, comme « Gazoduc, non merci ! », organisent des marches et des ateliers de sensibilisation. Leur mot d’ordre : « Le gaz ne doit pas devenir la malédiction de l’Afrique, mais son levier de développement équitable. »
Mauritanie : entre mirage économique et dépendance accrue
En Mauritanie, où le gazoduc prend sa source, les attentes étaient immenses. Le pays, historiquement dépendant de la pêche et de l’élevage, voyait dans ce projet une opportunité de diversification économique. Pourtant, trois ans après le début des exportations, les retombées locales se font encore attendre. Les emplois créés se comptent sur les doigts d’une main, et les infrastructures promises – hôpitaux, écoles, routes – tardent à voir le jour.
À Nouadhibou, la ville portuaire où transitent les camions-citernes de gaz, les habitants dénoncent une « colonisation économique ». Les terres arables, autrefois utilisées pour l’agriculture, sont désormais louées à bas prix aux compagnies étrangères. Le riz produit localement, autrefois exporté vers le Mali et le Burkina Faso, est maintenant importé du Vietnam ou de Thaïlande, faute de main-d’œuvre et de moyens techniques.
Les autorités mauritaniennes assurent que le gazoduc est un « accélérateur de croissance », mais les chiffres du chômage dans les régions concernées restent alarmants. Plus de 60 % des jeunes de la région du Dakhlet Nouadhibou n’ont pas d’emploi stable, et la précarité a poussé des milliers de personnes à l’exil vers l’Europe ou les pays voisins.
L’Europe, bénéficiaire invisible de l’or bleu africain
Pendant ce temps, en Europe, le gaz sénégalo-mauritanien alimente les chaudières des households et les industries. L’Union européenne, en quête de diversification énergétique depuis la guerre en Ukraine, a classé ce gaz parmi ses sources prioritaires. Pourtant, « personne ne se pose la question de savoir à quel prix cette énergie est produite », déplore un diplomate africain sous anonymat.
Les contrats signés entre Dakar, Nouakchott et les multinationales européennes (TotalEnergies, BP, Kosmos Energy) prévoient des prix d’achat défiant toute concurrence, bien en deçà des cours mondiaux. Résultat : le Sénégal et la Mauritanie ne tirent qu’une infime partie des bénéfices réels, le reste filant vers les paradis fiscaux des pays importateurs.
Pour les communautés locales, cette équation est insupportable. « On nous vole notre terre, notre eau, notre santé, et on nous vend notre propre gaz à prix d’or. C’est du colonialisme moderne », scande un militant écologiste mauritanien.
Que faire ? Les pistes pour un gazoduc plus juste
Face à l’urgence, plusieurs solutions émergent, portées par la société civile et quelques voix politiques isolées.
- Transparence radicale : Publier les contrats gaziers et les comptes des compagnies pétrolières pour permettre aux citoyens de vérifier l’utilisation des revenus. Le Sénégal et la Mauritanie pourraient s’inspirer des « lois de transparence sur les industries extractives » adoptées par d’autres pays africains.
- Priorité aux populations locales : Réserver une part des emplois et des contrats aux habitants des régions traversées par le gazoduc, avec des formations adaptées. Mettre en place des fonds de développement rural financés par une partie des bénéfices du gaz.
- Contrôle environnemental indépendant : Créer des commissions mixtes (État, société civile, experts internationaux) pour surveiller les impacts écologiques et sanitaires, avec des sanctions en cas de non-respect des normes.
- Taxation équitable des multinationales : Instaurer un impôt minimum sur les bénéfices des compagnies étrangères, comme le propose l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE), afin de financer des projets sociaux et environnementaux locaux.
- Transition énergétique inclusive : Investir une partie des revenus du gaz dans les énergies renouvelables (solaire, éolien) pour les communautés rurales, afin de réduire leur dépendance aux combustibles fossiles et aux importations coûteuses.
Ces mesures, si elles étaient appliquées, pourraient transformer le gazoduc Sénégalo-Mauritanien en un levier de développement partagé, plutôt qu’en symbole d’une Afrique pillée. Mais pour l’instant, les promesses restent lettre morte, et les populations continuent de payer le prix d’un modèle énergétique conçu dans les salons feutrés des capitales et des sièges des multinationales.
Une chose est sûre : « Le gaz ne doit pas être une malédiction, mais un tremplin vers une souveraineté énergétique et sociale. » À moins que l’histoire ne se répète, comme trop souvent sur le continent.