Yaoundé dans l’expectative : l’armée Camerounaise en pleine recomposition
Depuis 57 jours, le Cameroun est privé de la présence visible de son président, Paul Biya, parti pour ce que les autorités qualifient de « séjour privé » en Suisse. Pendant ce temps, une série de décrets militaires a profondément modifié la chaîne de commandement au sein des forces armées nationales.
Cinq généraux de brigade, un nouveau commandant de la Garde présidentielle ainsi qu’un major général de l’état-major ont été nommés en l’espace de quelques semaines. Ces décisions, prises en pleine absence du chef de l’État, suscitent des interrogations quant à la gestion sécuritaire du pays et à l’équilibre des pouvoirs en place.
Succession ou manœuvre politique ? Les décrets qui divisent
Le 3 août 2026, un décret présidentiel (n°2026/265) a nommé le général Beko’o Abondo Raymond Jean Charles à la tête de la Garde présidentielle, une unité stratégique chargée de la protection rapprochée du chef de l’État. Parallèlement, six commandants territoriaux ont été désignés dans quatre régions militaires du Cameroun.
Un colonel à la retraite, s’exprimant sous couvert d’anonymat, souligne : « Aucune nomination militaire de cette envergure ne peut être validée sans l’aval du président en exercice. » L’accumulation de ces décrets, alors que Paul Biya n’a pas été vu en public depuis son départ, nourrit les spéculations sur une possible préparation de succession par la force.
Une vacance du pouvoir qui interroge
Roger Justin Noah, secrétaire général du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), interroge : « Pourquoi avoir modifié le jeu politique pour s’absenter des semaines durant ? Si des problèmes de santé existent, le peuple camerounais mérite des réponses claires. »
Les déclarations rassurantes du gouvernement, via son porte-parole René Sadi, peinent à convaincre. À 93 ans, chaque jour d’absence du président alimentent les théories les plus diverses : opération chirurgicale au genou, complications postopératoires, ou tout autre motif non divulgué. Une certitude persiste : le Cameroun attend des éclaircissements.
Clans et rivalités : la lutte pour le contrôle du pouvoir
Dans les coulisses du palais d’Etoudi, deux factions s’affrontent pour influencer l’avenir du régime. D’un côté, le clan familial autour de Franck Biya, fils aîné du président, perçu comme le garant de la continuité du système. De l’autre, l’entourage de Chantal Biya, la Première Dame, et de Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la Présidence, dont l’influence grandissante inquiète.
La révision constitutionnelle d’avril 2026 : un dispositif inachevé
En avril 2026, le Parlement camerounais a réintroduit le poste de vice-président, censé assurer une transition automatique en cas de vacance du pouvoir. Pourtant, ce poste reste vacant. Résultat : le mécanisme de succession est bloqué, et les tensions entre factions s’intensifient.
« L’absence prolongée de Paul Biya, désormais supérieure à 50 jours, plonge Yaoundé dans une incertitude totale, » analyse un observateur politique camerounais.
Le spectre de la guerre ethnique : un risque réel ?
Les références historiques, notamment au Rwanda en 1994, rappellent les dangers d’une instrumentalisation ethnique de l’armée. Au Cameroun, les tensions communautaires existent, et l’idée qu’une ethnie s’arroge le contrôle de l’État est un risque que personne ne peut ignorer.
Jean-Pierre Bekolo, dans une tribune récente, met en garde : « Nous sommes désormais dans une double dynamique de tribalisation et de militarisation de la succession, un chemin dont personne ne maîtrise l’issue. »
L’opposition en alerte : des voix qui s’élèvent
Le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), dirigé par Maurice Kamto, ne reste pas inactif. Des députés ont saisi le Conseil constitutionnel pour constater une éventuelle vacance du pouvoir. Jean-Michel Nintcheu, député, a lancé : « Le Conseil constitutionnel doit constater l’absence de légitimité au sommet de l’État. »
Cependant, le blocage institutionnel persiste : sans vice-président, la procédure de succession ne peut être engagée. Le Cameroun se trouve ainsi dans une impasse juridique et politique.
Transparence vs silences : quel avenir pour le Cameroun ?
Pourquoi procéder à des nominations aussi sensibles en l’absence du président ? Cette question, soulevée par Jean-Pierre Bekolo, reste sans réponse officielle. Les décrets, dont certains présentent des « formulations et signatures douteuses », ont même fait l’objet de démentis gouvernementaux face aux rumeurs de faux documents.
Une hypothèse, bien que non confirmée, circule dans les cercles politiques : et si ces actes préparaient une transition sans retour de Paul Biya ? Le doute, une fois installé, est difficile à effacer.
Les solutions pour éviter l’embrasement
Face à cette crise, plusieurs pistes pourraient permettre de désamorcer les tensions :
- La transparence : le gouvernement doit clarifier sans délai l’état de santé de Paul Biya et son calendrier de retour.
- Le dialogue national : une concertation entre les forces politiques pour apaiser les divisions communautaires.
- La nomination d’un vice-président : une mesure institutionnelle pour sécuriser la succession et rétablir la confiance.
La responsabilité des acteurs politiques
« L’histoire ne jugera pas seulement les actes, mais aussi les silences et les aveuglements, » écrit Jean-Pierre Bekolo. Le Cameroun se trouve à un carrefour où chaque décision compte.
Après 43 ans de pouvoir, les Camerounais ne toléreront pas davantage les jeux politiques dans l’ombre. Le message est clair : « Arrêtez de jouer avec le feu ! Demain, il sera trop tard pour dire : ‘Nous ne savions pas.’ »