23 août 2026
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La diplomatie russe à Ouagadougou a officiellement confirmé l’acheminement de plus de 500 tonnes d’aide alimentaire vers le Burkina Faso, une cargaison dont la valeur est estimée à 942 500 dollars. Cette assistance se compose notamment de 462 tonnes de pois cassés jaunes et de 93,84 tonnes d’huile de tournesol. Ce geste est présenté comme une expression de solidarité fraternelle, intervenant dans un environnement humanitaire et sécuritaire particulièrement éprouvant pour la nation.

Toutefois, au-delà de cette opération d’assistance, une interrogation fondamentale s’impose : quelle est la véritable nature du partenariat en cours d’établissement entre Ouagadougou et Moscou ? Si l’aide alimentaire est indéniablement précieuse, elle ne saurait dispenser les citoyens d’une réflexion approfondie sur les dimensions économiques, minières et stratégiques qui sous-tendent ce rapprochement bilatéral.

Il est acquis que dans le domaine de la géopolitique contemporaine, les États agissent primordialement en fonction de leurs intérêts. Une aide peut ainsi revêtir simultanément une dimension humanitaire et diplomatique, sans pour autant témoigner d’une générosité dénuée de toute contrepartie. C’est précisément cette réalité qui justifie l’exigence de transparence des Burkinabè concernant les accords signés au nom de leur pays.

Le leurre de la gratuité

La réception de plusieurs centaines de tonnes de denrées constitue, de toute évidence, un soulagement pour des populations confrontées à une précarité alimentaire aiguë. Néanmoins, il serait imprudent de considérer cette opération comme la preuve suffisante d’un partenariat équilibré.

Le Burkina Faso dispose de ressources minières substantielles, l’or constituant le pilier central de son économie extractive. La question cruciale n’est donc pas de déterminer s’il convient d’accepter ou de refuser une aide alimentaire, mais plutôt d’analyser ce que le pays offre, ce qu’il reçoit et dans quelles conditions précises.

L’équation mérite une analyse objective : d’un côté, une nation pourvue de richesses minières significatives ; de l’autre, des partenaires étrangers dotés de capacités financières, militaires, commerciales et technologiques considérables. Entre ces deux entités, des accords dont les principales clauses doivent impérativement être portées à la connaissance des citoyens.

En effet, quelques centaines de tonnes de vivres ne peuvent être comparées à la valeur potentielle de ressources minières exploitées sur de nombreuses années. Une assistance ponctuelle ne doit en aucun cas servir à détourner l’attention de la valeur stratégique des richesses nationales.

La problématique centrale devrait donc se concentrer sur la valeur ajoutée : le Burkina Faso assure-t-il une transformation suffisante de ses ressources sur son propre territoire ? Bénéficie-t-il d’une part équitable des revenus générés ? Les contrats miniers sont-ils accessibles au public ? Les mécanismes de contrôle sont-ils suffisamment robustes ? Les recettes contribuent-elles effectivement au développement des infrastructures, de l’éducation, de la santé et de la sécurité ?

L’or ne doit pas devenir la monnaie invisible des alliances

L’or représente bien plus qu’une simple matière première. Il s’agit d’une richesse stratégique, d’une réserve de valeur et d’une source potentielle de financement pour le développement national.

Dès lors, toute modification majeure des circuits d’exploitation, de commercialisation ou d’exportation de l’or exige un examen rigoureux. Les Burkinabè sont en droit de savoir où va leur or, qui l’acquiert, à quel prix, selon quels contrats et avec quel niveau de contrôle étatique.

Le fait qu’un partenaire étranger achète de l’or burkinabè ne constitue pas un problème en soi ; le commerce international est une pratique courante. La difficulté surviendrait si une relation déséquilibrée s’installait, dans laquelle les ressources stratégiques du pays seraient échangées contre des avantages immédiats, sans aucune perspective à long terme.

Une tonne de nourriture est consommée et disparaît. Une ressource minière extraite, en revanche, ne se reconstitue pas. Cette distinction fondamentale devrait orienter toute politique de partenariat économique.

Du joug français au piège russe : l’illusion d’une libération

Le piège comporte également une dimension politique et psychologique.

La dénonciation de l’ancienne puissance coloniale française répond à une colère populaire profondément enracinée. Les critiques concernant les rapports de domination, les dépendances économiques et les orientations diplomatiques passées peuvent légitimement être débattues.

Cependant, rompre avec une ancienne dépendance ne garantit pas automatiquement l’acquisition de la souveraineté.

Remplacer Paris par Moscou, Pékin, Ankara ou toute autre capitale ne conférerait une véritable souveraineté que si Ouagadougou conservait la pleine maîtrise de ses décisions, de ses ressources et de ses intérêts nationaux.

La souveraineté ne devrait donc pas être évaluée par le nombre de drapeaux étrangers retirés lors des cérémonies ou par l’arrivée de nouveaux partenaires. Elle se mesure avant tout à la capacité d’un État à négocier en position de force, à protéger ses ressources et à rendre des comptes à sa population.

Une nouvelle dépendance peut être plus difficile à identifier

La dépendance contemporaine n’adopte pas toujours la forme d’une administration étrangère visible ou d’une présence coloniale. Elle peut se manifester à travers les contrats miniers, les équipements militaires, les financements, les infrastructures, les entreprises étrangères, les marchés d’exportation ou encore l’accès privilégié à des ressources stratégiques.

C’est pourquoi le Burkina Faso doit veiller à ne pas substituer une dépendance à une autre.

Un partenariat équilibré devrait permettre au pays de diversifier ses collaborateurs sans jamais devenir tributaire d’un seul. Il devrait également renforcer les capacités nationales plutôt que de transférer durablement la maîtrise des secteurs stratégiques à des acteurs extérieurs.

L’aide alimentaire ne doit pas devenir un argument politique

Il est également impératif de distinguer la solidarité humanitaire de la propagande diplomatique.

Les populations souffrant de la faim nécessitent de la nourriture, quelle qu’en soit la provenance. Il serait donc inéquitable de minimiser l’utilité de cette aide pour ceux qui en bénéficient.

Néanmoins, une cargaison de pois cassés et d’huile ne devrait pas servir à clore le débat sur la gestion des ressources naturelles.

Une aide alimentaire répond à une urgence immédiate ; une politique minière engage plusieurs générations.

Confondre ces deux réalités constituerait précisément un risque majeur. Le citoyen burkinabè devrait pouvoir apprécier l’aide reçue tout en exigeant une plus grande transparence sur les contrats, les concessions, les exportations et les recettes minières. Il n’y a aucune contradiction entre remercier un partenaire pour son assistance et lui demander des comptes sur ses intérêts économiques.

La souveraineté commence par la transparence

Si le pouvoir de transition souhaite réellement démontrer que le Burkina Faso est devenu maître de son destin, il doit accepter que ses nouveaux partenariats soient soumis à un examen public rigoureux.

Quels sont les accords miniers conclus avec les entreprises étrangères ? Quelles sont les conditions fiscales appliquées ? Quelle part des revenus revient à l’État ? Combien d’emplois sont-ils créés localement ? Quelle transformation industrielle est réalisée sur le territoire ? Quel contrôle est exercé sur les exportations ? Où sont investies les recettes générées ?

Ce sont ces questions, bien plus que les discours politiques, qui permettront d’évaluer la réalité de la souveraineté économique.

Le peuple burkinabè ne réclame pas nécessairement de vivre sans partenaires étrangers. Il demande surtout que les partenariats étrangers ne se construisent jamais au détriment de ses intérêts à long terme.

Ouvrir les yeux pour ne pas tout perdre

Les Burkinabè ne doivent donc pas se laisser aveugler par les cargaisons d’huile, de pois cassés ou par les images symboliques d’une nouvelle fraternité internationale.

L’aide alimentaire peut être la bienvenue. Cependant, elle ne doit jamais devenir le prix politique permettant de justifier l’opacité autour des ressources nationales.

La véritable indépendance ne consiste pas à changer de partenaire dominant. Elle réside dans la capacité à dialoguer avec tous sans appartenir à quiconque.

Le Burkina Faso possède des ressources capables de financer son développement pour des décennies. L’enjeu est donc de savoir si ces richesses serviront à édifier des écoles, des hôpitaux, des routes, à créer des emplois et à construire une économie productive, ou si elles deviendront simplement la contrepartie invisible de nouvelles alliances géopolitiques.

L’Afrique de l’Ouest n’a pas besoin d’un nouveau maître. Elle a besoin de partenaires. Et la différence entre les deux réside dans une chose essentielle : la capacité des États africains à défendre leurs intérêts, à négocier des accords équitables et à rendre des comptes à leurs citoyens.

Avant de célébrer chaque cargaison venue de l’étranger comme une victoire diplomatique, il convient donc de poser la question fondamentale : combien coûte réellement cette nouvelle proximité avec Moscou, et qui paiera la facture lorsque les vivres auront été consommés mais que l’or, lui, aura quitté le pays ?