L’Algérie se repositionne face à une montée en puissance du Maroc au Sahel
Après des mois de tensions avec Bamako, Alger a marqué un tournant décisif en rétablissant ses relations diplomatiques avec le Mali et en multipliant les gestes forts envers le Niger. Parmi les actions les plus marquantes : la réouverture de l’espace aérien malien aux appareils algériens, la livraison de quatre hélicoptères militaires au Niger, ainsi que le lancement de projets pétroliers communs. Ces initiatives, qui s’intensifient alors que le Maroc renforce sa présence économique et politique dans la région, reflètent une stratégie claire d’Alger : regagner une influence perdue avant que Rabat ne consolide ses acquis.
Cette dynamique s’est accélérée ces dernières semaines. Le 10 juillet, l’Algérie a réinstallé son ambassadeur à Bamako, tandis que le Mali faisait de même à Alger, rétablissant ainsi une communication diplomatique rompue depuis plus d’un an. Début août, le Premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, a souligné une «convergence totale de vues» avec le président algérien Abdelmadjid Tebboune, notamment sur le respect de la souveraineté des États et la non-ingérence. Pour Alger, cette normalisation dépasse le simple rétablissement des relations : elle vise à reconstruire une influence régionale mise à mal par des années de retrait progressif.
Le Niger, terrain d’expérimentation d’une nouvelle stratégie algérienne
Avec le Niger, le rapprochement a pris une dimension encore plus concrète. Le 9 août, Alger a livré quatre hélicoptères aux forces nigériennes, dont deux Mi-24V et deux Mi-171, accompagnés de munitions et de matériel de maintenance. Peu après, le Premier ministre algérien s’est rendu à Niamey pour lancer le forage du puits Kafra Sud-Est 1, tandis que Sonatrach et la Sonidep annonçaient la première commercialisation conjointe du pétrole nigérien. En combinant sécurité, énergie et coopération économique, Alger cherche à ancrer sa présence dans un pays clé de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Ces engagements matériels répondent à une urgence stratégique : le Niger et le Mali partagent avec l’Algérie plus de 1 300 km de frontières, et la dégradation de la sécurité dans ces pays menace directement la stabilité algérienne. Pour Alger, il ne suffit plus de compter sur sa puissance militaire ou sa rente énergétique : il faut désormais rivaliser avec les outils déployés par le Maroc, qui mise sur des leviers variés – investissements, infrastructures, formation religieuse et diplomatie politique.
Une rivalité régionale où la concurrence marocaine dicte le tempo
La montée en puissance du Maroc dans le Sahel a profondément transformé l’équilibre des forces. Les trois États de l’AES – Mali, Burkina Faso et Niger – ont rompu avec plusieurs partenaires occidentaux, se tournant vers de nouveaux alliés comme la Russie. Cette recomposition régionale crée à la fois des opportunités et des défis pour Alger, qui doit désormais composer avec un acteur supplémentaire : le Maroc. Rabat a choisi une approche multidimensionnelle, associant aide économique, projets d’infrastructure et influence religieuse, ce qui lui permet de tisser des liens durables avec les capitales sahéliennes.
Pour l’Algérie, l’enjeu est double : récupérer des positions perdues et empêcher que le Maroc ne transforme ses avancées en avantages politiques durables. Les observateurs soulignent que la diplomatie algérienne agit désormais en réaction, cherchant à contrer les initiatives marocaines plutôt qu’à proposer une vision propre. Un rapport de l’ISS en mars 2025 notait que la stratégie économique d’Alger visait à «préserver son influence régionale face aux démarches marocaines», tandis que l’International Crisis Group relevait en 2024 que «le Maroc a su tirer parti du déclin de l’influence algérienne au Sahel».
Le Mali, symbole d’une reconquête diplomatique
La normalisation avec le Mali constitue l’un des tournants majeurs de cette année pour Alger. Quinze mois de crise avaient profondément dégradé les relations, notamment après la destruction d’un drone malien par l’armée algérienne en avril 2025 et la saisine de la Cour internationale de justice par Bamako. Le rétablissement des ambassadeurs et la réouverture de l’espace aérien en juillet marquent un revirement spectaculaire. Le Premier ministre malien a évoqué une «convergence totale de vues» avec Alger, suggérant que cette réconciliation va au-delà des formalités administratives.
Ce rapprochement a été facilité par le Niger, qui joue un rôle clé dans la diplomatie sahélienne. Les deux pays, membres de l’AES, partagent une vision commune sur la sécurité et la souveraineté, et leur collaboration a permis de relancer le dialogue entre Alger et Bamako. Une analyse de juillet soulignait d’ailleurs l’impact de Niamey et de Moscou dans ce processus.
Vers une influence retrouvée ou une réaction à court terme ?
Le cas du Niger illustre la méthode choisie par Alger : une combinaison de sécurité, d’énergie et de coopération économique. Dès mars 2025, la deuxième session de la commission mixte algéro-nigérienne avait placé l’énergie et la sécurité au cœur des discussions, qualifiant les relations de «stratégiques et irréversibles». Les projets concrets, comme le forage de Kafra Sud-Est 1 ou la commercialisation conjointe du pétrole, donnent désormais une dimension tangible à ce partenariat.
Pourtant, cette stratégie reste fragile. Le Maroc a pris une avance difficile à combler : le Mali a retiré sa reconnaissance de la RASD en avril 2025 et s’est prononcé en faveur du plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. Cette évolution touche au cœur de la rivalité entre Alger et Rabat, où il ne s’agit plus seulement d’influence régionale, mais aussi de la capacité à rallier les capitales africaines à sa position sur le Sahara.
Alger semble aujourd’hui engagée dans une course contre la montre. Son retour au Sahel passe par des gestes concrets – militaires, énergétiques et diplomatiques – mais aussi par une refonte de sa stratégie pour ne plus dépendre uniquement de la frustration face aux succès marocains. Une puissance régionale doit pouvoir offrir une vision autonome, et non se contenter de réagir aux initiatives de son voisin.